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Errico Malatesta (1853-1932) - Malatesta et Kropotkine

Par Max Nettlau

Domaine public

Dès lors, la persécution continue, les expulsions, les besoins de la vie le jettent de pays à pays, mais la propagande en Italie est toujours son occupation de tous les instants. Depuis le printemps 1881, après Égypte, Syrie, Marseille, Genève, Roumanie, Paris, Bruxelles, etc., nous le trouvons à Londres, où il prend une résidence un peu stable. Malatesta avait rencontré Kropotkine passagèrement en 75, mais il se lia avec lui à Genève au début de 79, quand Le Révolté y fut fondé, et jusqu’à l’expulsion de Malatesta.

Des documents que m’a laissé le docteur Viñas, décédé en 1931, et d’autres provenant de Malatesta lui-même, il résulte que Kropotkine, en été 77, avait été nommé secrétaire correspondant du groupe international intime qui continua la Fraternité internationale de Bakounine (1864) et l’Alliance de Zürich (1872) ; Malatesta et Cafiero, sortis de prison en août 78, appartenaient de longue date à ce groupe. Lorsque les autres eurent disparu pour les raisons les plus diverses, Malatesta et Kropotkine restèrent les derniers militants de ce groupe, car James Guillaume qui, nominalement, se considérait toujours en faire partie, était tellement séparé d’eux en conceptions et en pratique qu’il ne chercha plus une coopération sérieuse avec eux quand il reprit son activité vers 1901. Mais malgré la cordialité de leurs relations jusqu’à l’automne 1914 et la véritable amitié qui les lia, il n’y eut pas de coopération continue possible entre Malatesta et Kropotkine. Pour comprendre exactement leurs divergences, il faut relire l’article que Malatesta rédigea en décembre 1930 pour une revue russe publiée aux États-Unis, sur ma proposition de célébrer le dixième anniversaire de la mort de Kropotkine et dont le texte original français fut publie un peu plus tard par le Réveil de Genève et, de là, réimprimé ou traduit dans nombre d’organes anarchistes. Il faudrait aussi consulter deux longues lettres qu’ils se sont écrites vers 1881, lors du Congrès de Londres, lettres circulant dans le milieu intime dont je parle ici, et montrant l’incompatibilité de leurs conceptions. Mais la solidarité, l’amitié et le désir de chacun d’eux de ne pas diminuer la force de l’autre par une dissidence publique, ont empêché une franche discussion, ce qui ne fut pas en somme à l’avantage de l’évolution progressive de l’idée anarchiste. Cependant, quand on regarde de près tous leurs écrits depuis les années quatre-vingts, on voit très nettement cette différence, car ils ne se sont fait aucune concession réciproque quelconque, et chacun d’eux est toujours resté sceptique à l’égard des idées particulières de l’autre.

C’est dans ces conditions que se développa à gauche de Kropotkine un anarchisme outrancier qu’on a appelé « amorphisme », et à droite de Malatesta un anarchisme exagérant le principe d’organisation. Ni l’un ni l’autre n’en furent responsables, mais comme il n’y eut aucune discussion directe, il ne fut pas possible de débarrasser les idées de ces excroissances de droite et de gauche. Autant le communisme de Kropotkine fut dévoyé d’un côté, autant les conceptions plus précises de Malatesta le furent de l’autre. Et il y eut encore ce phénomène malsain, que l’amorphisme sur le terrain de la coopération mutuelle devint cet anti-organisationisme absolu qui désormais, à partir du Congrès de Londres, 1881, se donna pour première tâche de combattre tout effort coordinateur de Malatesta ; de manière analogue l’amorphisme économique dégénéré en culte de l’égoïsme et annula l’effort de Kropotkine dans la voie de la solidarité.

Pour ceux que ces questions intéressent, je renvoie aux débats du Congrès de Londres, exposés dans mon livre sur l’Anarchie des années 1881-86, sur l’analyse des écrits de Kropotkine (le 1879-82, de Malatesta de 1883-84 en Italie (La Question sociale, Florence), de Merlino et autres. Durant l’absence de Malatesta dans l’Amérique du Sud (1885-89), Merlino soutint une conception pareille quoique plus étroite, et combattit violemment l’amorphisme pour arriver en 1893 à la critique de Kropotkine ; celui-ci répondit en décembre de cette année, mais la controverse fut coupée court par l’arrestation de Merlino en janvier 94, et elle ne fut pas reprise plus tard, par suite de la disparition de La Révolte. En Espagne, le communisme outrancier fut repoussé par les anarchistes collectivistes ; puis interprétant les thèses en présence, celle que développait Kropotkine et celle du collectivisme, il se forma la conception très juste qui proclame qu’on ne peut ni ne doit présumer des formes économiques de l’avenir, ni présumer ni prescrire, à peine prévoir ; que tout, sur ce terrain, n’est qu’hypothèse et qu’il convient de professer l’anarchisme sans épithète. Ce résultat fut acquis aux environs de 1890.