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Camillo Berneri (Octobre 1936) : « L’État et les classes »

Par Camillo Berneri

CC by-nc-sa

Guerra di classe n°2 - 17 octobre 1936

Lénine, en 1921, définissait l’État soviétique russe comme un État ouvrier avec une déformation bureaucratique dans un pays à majorité paysanne. Cette définition doit être aujourd’hui modifiée de la façon suivante : l’État soviétique est un État bureaucratique où est en voie de formation une moyenne bourgeoisie bureaucratique et une petite bourgeoisie ouvrière, tandis que survit la moyenne bourgeoisie agraire.

Boris Souvarine, dans son livre sur Staline (Paris 1935), trace ce portrait de l’aspect social de l’URSS :

La société dite soviétique repose exactement sur l’exploitation de l’homme par l’homme, du producteur par le bureaucrate, technicien du pouvoir politique. A l’appropriation individuelle de la plus-value il succède une appropriation collective faite par l’État, défalcation opérée sur la consommation parasitaire du fonctionnarisme... La documentation officielle ne laisse aucun doute : sur le travail des classes soumises, obligées à subir un « sweating system » [1] inexorable, la bureaucratie prélève une part indue qui correspond plus ou moins à l’ancien profit capitaliste. Il s’est donc formé autour du parti une nouvelle catégorie sociale intéressée au maintien de l’ordre constitué et à la perpétuation de l’État dont Lénine prévoyait l’extinction au fur et à mesure de la disparition des classes. Si les bolcheviques n’ont pas la propriété juridique des instruments de production et des moyens d’échange, ils possèdent la machine étatique qui leur permet toutes les spoliations de diverses manières. La possibilité d’imposer des prix de vente de beaucoup supérieurs au prix de revient renferme en soi le vrai secret de l’exploitation bureaucratique-technique caractérisée en outre par l’oppression administrative et militaire.

Le bonapartisme n’est que le reflet et politique de la tendance de cette nouvelle bourgeoisie à conserver et accroître sa propre situation économico-sociale. Dans l’appel du bolchévique-léniniste Tambov au prolétariat mondial, qui est de 1935, on lit :

Le but de la bureaucratie du parti consiste seulement dans l’isolement et dans la torture des opposants afin qu’ils ne deviennent pas publiquement des inutiles, c’est-à-dire de malheureux apolitiques. Le bureaucrate, en fait, ne veut pas que tu sois un authentique communiste. Il n’a pas besoin de cela. Pour lui, cela est nocif et mortellement dangereux. Le bureaucrate ne veut pas des communistes indépendants, il veut des misérables esclaves, des égoïstes et des citoyens de dernier rang...

Il serait donc possible que sous un vrai pouvoir prolétaire la lutte contre la bureaucratie, contre les voleurs et les brigands qui s’approprient avec impudence des biens soviétiques et qui sont la cause de la perte par le froid et la famine de milliers d’hommes, il serait possible qu’une lutte ou une simple protestation contre ces misérables soit considérée comme un délit contre-révolutionnaire ?

La cruelle tragédie de la lutte entre les oppositions « révolutionnaires » et l’orthodoxie « conservatrice » est un phénomène tout à fait naturel au cadre du socialisme d’État. L’opposition léniniste a bien raison d’indiquer au prolétariat mondial les déformations et les dégénérescences du stalinisme, mais si le diagnostic de l’opposition est presque toujours exact, l’étiologie est presque toujours insuffisante. Le stalinisme n’est que la résultante de l’installation léniniste du problème politique de la révolution sociale. S’opposer aux effets sans remonter aux causes, au péché originel du bolchévisme (dictature bureaucratique comme fonction de la dictature de parti), équivaut à simplifier arbitrairement la chaîne de causalité qui va de la dictature de Lénine à celle de Staline sans solutions profondes de continuité. La liberté à l’intérieur d’un parti qui nie le libre jeu de concurrence entre les partis d’avant-garde au sein du système soviétique serait, aujourd’hui, un miracle spectaculaire. L’hégémonie ouvrière, l’absolutisme bolchévique, le socialisme d’État, le fétichisme industriel : ces germes corrupteurs ne pouvaient que donner des fruits empoisonnés tel que l’absolutisme d’une fraction et l’hégémonie d’une classe.

Trotsky en Saint Georges en lutte contre le dragon stalinien ne peut faire oublier le Trotsky de Kronstadt. La responsabilité du stalinisme actuel revient à la formulation et à la pratique de la dictature du parti bolchévique ainsi qu’à l’illusion de l’extinction de l’État comme fruit de la disparition des classes sous l’action du socialisme d’État.

Quand Trotsky (le 6 décembre 1935) écrit : L’absurde historique de la bureaucratie autocrate dans une société sans classe ne peut être soutenu et ne sera pas soutenu indéfiniment, il dit une chose absurde en ce qui concerne « l’absurde historique ». En histoire il n’y a pas d’absurdité. Une bureaucratie autocrate est une classe, donc il n’est pas absurde qu’elle existe dans une société où demeurent les classes : la classe bureaucratique et la classe prolétarienne. Si l’URSS était une société « sans classes » ce serait aussi une société sans autocratie bureaucratique, autocratie qui est le fruit naturel de la permanence de l’État.

C’est à cause de sa fonction de parti dominant la machine étatique que le parti bolchévique est devenu un centre d’attirance pour les éléments petit-bourgeois carriéristes, et pour les ouvriers paresseux et opportunistes.

La plaie bureaucratique n’a pas été ouverte et infectée par le stalinisme : elle est contemporaine de la dictature bolchévique.

Voici des nouvelles de 1918 et de 1919 publiées par la presse bolchévique.

Le Wecercia Isvestia du 23 août 1918, parlant de la désorganisation du service postal, constate que, malgré la diminution de 60% de la correspondance, le nombre des employés, comparé avec la période antérieure à la révolution, a augmenté de cent pour cent.

La Pravda du 11 février 1919 signale : la création continuelle de nouveaux bureaux, de nouvelles institutions bureaucratiques, pour lesquels on nomme et rétribue des employés avant que ces nouvelles institutions ne commencent à fonctionner. Et tous ces nouveaux employés - dit la Pravda du 22 février 1919 - envahissent, occupent des palais entiers, alors que, vu le nombre, peu de chambres seraient suffisantes.

Le travail est lent, obstructionniste même dans les bureaux à fonction industrielle. Un employé du commissariat de Lipetzk - raconte les Isvestia du 29 novembre 1918 - pour acheter neuf boites de clous au prix de 417 roubles a dû remplir vingt formulaires, obtenir cinq ordres et treize signatures, et pour les avoir il a dû attendre deux jours, parce que les fonctionnaires qui devaient signer étaient introuvables.

La Pravda (n°281) dénonçait l’invasion de notre parti par les éléments petits bourgeois, des plaintes pour des réquisitions d’ordre personnel. Dans le numéro du 2 mars 1919 ce même journal constatait : Il faut reconnaître que ces derniers temps des camarades, qui sont pour la première année au Parti Communiste, ont commencé à se servir de méthodes de travail inadmissibles dans notre Parti. Se faisant un devoir de ne tenir aucun compte de l’avis des organisations locales, se croyant chargés d’agir personnellement sur la base d’une autorité assez limitée, ils ordonnent, commandent à tort et à travers. De là vient le mécontentement latent entre le centre et la périphérie, une suite d’abus provoqués par leur dictature individuelle.

Parlant de la province de Pensa, le commissaire de l’intérieur Narkomvnudel, disait : Les représentants locaux du gouvernement central se conduisent non comme les représentants du prolétariat, mais comme de vrais dictateurs. Une série de faits et de preuves attestent que les singuliers représentants se rendent les armes à la main chez les gens les plus pauvres, leur prenant tout le nécessaire, menaçant de tuer et, quand on proteste, ils frappent avec des bâtons. Les affaires ainsi réquisitionnées sont revendues et avec l’argent reçu ils organisent des scènes d’ivresse et d’orgies. (Wecernia Isvestia 12 février 1919).

Un autre bolchévique, Mescerikof, écrivait : Chacun de nous voit chaque jour d’innombrables cas de violence, d’abus, de corruption, de fainéantise, etc. Tous savent que dans nos institutions soviétiques des crétins et des incapables sont entrés en masse. Nous regrettons tous leur présence dans les rangs du Parti, mais nous ne faisons rien pour nous laver de ces impuretés. [...] Si une institution chasse un incapable, on en trouve tout de suite un autre pour le remplacer et on lui confie un poste de responsable. Souvent au lieu d’une punition il a un avancement. (Pravda, 5 février 1919).

Dans un discours prononcé au 8e congrès du Parti Communiste russe (11-12 mars 1919) Lénine avouait : Il y a çà et là des arrivistes, des aventuriers, qui se sont accrochés à nous. Ils se disent communistes, mais en réalité ils ne cherchent qu’à nous tromper sur leurs vraies idées. Ils se sont collés à nous, parce que nous sommes au pouvoir, et parce que les éléments bureaucratiques les plus honnêtes refusent de collaborer avec nous à cause de leurs idées arriérées, tandis que ceux-ci n’ont même pas d’idées honnêtes, ce sont seulement des réclameurs.

Le gouvernement bolchévique s’est montré impuissant face à la bureaucratie, pléthorique, parasitaire, despote et malhonnête.

Cinq millions de bureaucrates sont devenus près de dix millions. En 1925 il y avait 400 000 fonctionnaires dans la coopération (Pravda, 20 avril 1926).

En 1927 la Fédération russe des ouvriers de l’alimentation avait bien 4.287 fonctionnaires sur 451 720 membres et le Syndicat des métallurgistes de Moscou bien 700 fonctionnaires pour 130 000 cartes syndicales (Trouda, 12 juin 1928).

Cette bureaucratie pléthorique ne répond pas à une activité administrative intense et efficace. La direction de l’appareil soviétique depuis la base jusqu’au plus haut degré a une fonction paperassière. Le comité provincial envoie habituellement une ou deux circulaires par jour sur toutes les questions possibles et imaginables et estime avoir ainsi rempli ses obligations. Le nombre de circulaires, qui donnent des directives, reçues par les cellules, varient entre trente et cent par mois (Pravda, 7 juin 1925).

Un haut fonctionnaire, Dzerjinsky, écrivait : On exige des entreprises les informations les plus diverses, des rapports, des données statistiques, qui forment dans notre complexe un torrent de papier qui oblige à employer un personnel excessif et qui noient le travail réel ; on crée une mer de papier dans laquelle se perdent des centaines de personnes ; la situation de la comptabilité et de la statistique est tout simplement catastrophique ; les entreprises supportent avec lassitude le fardeau de fournir des informations sur des dizaines et des centaines de formes différentes ; on mesure maintenant la comptabilité en pouds (un poud = 16,380 kg ; Pravda, 23 juin 1926).

Ce phénomène de reconstitution des classes « grâce à l’État » a été prévu par nous et dénoncé par nous avec flame. L’opposition léniniste ne réussit pas à approfondir l’examen étiologique [2] du phénomène et c’est pour cela qu’elle n’arrive pas à réviser la position léniniste devant le problème de l’État et de la Révolution.





[1To sweat : suer ; littéralement « faire suer le burnous ». (Note Spartacus).

[2Médecine : partie de la science médicale qui étudie et recherche les causes des maladies. Le diagnostic n’est que la constatation de la maladie.