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1907. Groupe anarchiste de Goulaï-Polé. Debout : A. Semenyuta, L. Kravchenko (Grabovoi), I. Shevchenko, P. Semenyuta, E. Bondarenko, I. Levadny. Assis : N. Makhno, V. Antoni, P. Onishchenko, N. Zuychenko, L. Korostylev



Nestor Makhno et la question juive - Les années de la révolution de 1905

Par V. Litvinov

CC by-nc-sa

Le petit bourg de Goulaï-Polé (qui appartenait à l’ancien district d’Ekaterinoslav) est la ville natale de Makhno. A présent, il est administrativement rattaché à la province de Zaporozje. D’un point de vue ethnographique, Goulaï-Polé et ses alentours étaient une véritable arche de Noé de la Russie de l’époque. Qui donc n’a pas habité cet endroit ? Des Juifs et des Allemands, des Polonais et des Tatars, des Grecs et des Serbes, des Ukrainiens, des Russes et des Tziganes. Il est même difficile d’en dresser la liste exhaustive. Cela permet de comprendre que dans ces conditions, tout antagonisme national était totalement inexistant et rendait de plus toute manifestation de chauvinisme virulent impossible. Une condition favorise tout particulièrement cet état de chose, à savoir l’égalité des droits économiques dont jouissaient tous les groupes nationaux habitant cette région de la Russie du Sud-Est. Ainsi, les juifs avaient acquis plus particulièrement le droit d’être agriculteurs et ils en avaient fait pleinement usage en créant des exploitations agricoles. Dans la seule région de Gouilaï-Polé, ces exploitations étaient au nombre de dix : Novozlatopolskaïa, Veselaïa, Krasnoselskaïa, Mejeritch, Troudolubovka, Netchaevka, Priutnaïa, Roskochnaïa, Bogadarovka et Gorkaïa. Plusieurs exploitations de ce type s’étendaient autour d’Elexandrovsk et dans les districts voisins.

Tout laisse à croire que les Juifs représentaient 2% de toute la population agricole. La différenciation sociale très nettement exprimée aussi bien dans l’ensemble de la population que plus particulièrement dans la communauté juive était un trait tout à fait spécifique de Goulaï-Polé à la veille de la Révolution russe de 1905.

Dans la communauté juive, nous constatons d’une part l’existence d’une couche numérique assez importante de population pauvre travaillant dans l’agriculture et dans l’industrie, et d’autre part l’existence du groupe peu nombreux de l’élite commerciale et industrielle juive. L’un des plus gros propriétaires fonciers de souche polonaise, marchand de bétail, commerçant et propriétaire d’une fonderie, Kelner, deux fabricants de machines agricoles Kriger et Vitchlinsky, un marchand de bétail et commerçants, Gebouch, et quelques autres personnes encore en faisaient partie. Par leur mode de vie et par leur formation, ces gens-là étaient plus proches de l’élite allemande et ukrainienne que de leurs propres compatriotes qui n’étaient que de simples ouvriers dans leurs entreprises.

Cela permet de mieux comprendre pourquoi lors de l’aggravation du conflit social dans la période de la première révolution russe, la communauté juive se partagea en deux camps hostiles, c’est-à-dire le petit groupe des magnats du commerce et de l’industrie, et les vastes couches des travailleurs juifs pauvres.

La solidarité juive traditionnelle céda manifestement la place à la solidarité de classe. Ce phénomène s’est traduit par la participation très active des représentants de la jeunesse juive révolutionnaire dans l’équipe de direction de la première organisation anarcho-communiste créée à Goulaï-Polé au début de 1906 par Voldemar Genrikhovitch Antoni, dont le père était tchèque et la mère allemande. Cette organisation fut appelée Union des paysans pauvres. Son comité de direction fut composé d’une vingtaine de personnes choisies de sorte à respecter la représentativité proportionnelle des différents groupes ethniques de Goulaï-Polé et de sa région. Ukrainiens, Russes, Allemands et Juifs y furent représentés. Parmi ces derniers figuraient des militants de l’Union des paysans pauvres comme Chmerka Kchiva, Leiba Gorelik, Abraham Schneider, Naoum Althausen.

Comme tactique, l’Union des paysans pauvres adopta la révolte, c’est-à-dire engager un combat direct contre les représentants du pouvoir et du capital. Et dans la mesure où à Goulaï-Polé ceux-ci — les Ukrainiens mis à part — étaient des Allemands et des Juifs, il va de soi que les rebelles s’attaquaient très souvent aussi bien aux uns qu’aux autres. Lorsque les membres de l’organisation anarcho-communiste de Goulaï-Polé procédaient à des expropriations chez les représentants juifs du « capital », des militants juifs prenaient systématiquement part à ces opérations. II était de règle que ces opérations se déroulent sans attaques antisémites contre les bourgeois juifs. Un seul cas fit exception à cette règle celui de l’expropriation d’un commerçant juif habitant le quartier près de la gare de Goulaï-Polé. Celui-ci fut injurié et traite de « gueule juive » par Naourn Althausen dans un excès de colère à la suite du malheur qui l’avait frappé. Mais son acte ne pouvait pas être taxé d’antisémitisme car il venait d’un juif qui, en tant que tel, pouvait se permettre une telle « liberté ».

Pour les autres membres du groupe, ce genre de « liberté » était tout à fait impensable. Et ceci non seulement parce que cela aurait été en désaccord avec la théorie anarchiste, mais aussi avec la raison d’être même de l’Union des paysans pauvres, car bon nombre de ses membres étaient liés d’amitié depuis leur enfance avec la population juive et avaient l’habitude de partager avec elle les joies et les peines.

Quant à Makhno, toutes les manifestations — aussi bien idéologiques que pratiques — d’antisémitisme lui étaient totalement étrangères compte-tenu du fait que dès l’âge d’un an à peine, à la mort de son père, sa mère restée veuve avec quatre enfants en bas âge a été aidée matériellement et moralement par une famille juive de Goulaï-Polé. Iosif Danilovitch Vitchlinsky a compté pour beaucoup dans l’existence de Nestor Makhno et celui-ci lui voua toute sa vie un véritable attachement filial.

Dans ses Mémoires publiés en 1926, Makhno évoque un cas parmi beaucoup d’autres de la bonté de Vitchlinsky à son égard. En 1908, Nestor est libéré de la prison d’Elexandrovsk grâce à une caution de deux mille roubles, somme considérable à l’époque, payée justement par Vitchlinsky. Et lorsqu’il retourne à Goulaï-Polé, c’est encore Vitchlinsky qui le met en garde, à la suite de renseignements fournis par le juge d’instruction, sur les preuves sérieuses que les autorités locales s’apprêtent à utiliser contre lui et qui lui conseille de quitter la ville sur le champ [1].

Toutes les archives concernant l’organisation de Goulaï-Polé témoignent elles aussi de l’absence totale d’actes d’antisémitisme dans les activités de Makhno. Les Mémoires du fondateur de cette organisation, V. Antoni, ne font que le confirmer, et elles démontrent que le groupe s’était vigoureusement opposé depuis le jour de sa création à la tentative des autorités locales de fonder à Goulaï-Polé une section annexe de l’Union du peuple Russe. Cette Union n’est rien d’autre qu’une organisation ultra-réactionnaire du type des Cent-Noirs, antisémite par essence, créée par les forces contre-révolutionnaires pour canaliser le sentiment de mécontentement social des couches les plus incultes et arriérées de la population dans la voie de l’hostilité nationale, afin de déverser ses eaux troubles sur la flamme de la révolution.

Les « étrangers » ont été choisis pour cible de cette hostilité, et parmi eux les juifs, à qui l’on reprochait d’avoir « vendu le Christ » et d’avoir été des semeurs de discorde révolutionnaires, ont été visés les premiers.

Comme il s’agissait une région rurale, les organisateurs de l’Union du peuple russe comptaient surtout sur l’appui des koulaks, espérant que de cette façon le gouvernement parviendrait à étouffer la montée révolutionnaire dans les campagnes. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si les filiales de cette Union furent très actives justement à l’automne 1906 au moment où la réforme agraire de Stolypine fut rendue publique, octroyant aux koulaks le droit de quitter les communautés rurales et d’acquérir des terres communales s’ils le désiraient.

Conjuguée avec les efforts énergiques de création de filiales de l’Union du peuple russe, la réforme de Stolypine prouve de toute évidence que seuls les actes de répression envisagés par le gouvernement tsariste s’étaient avérés insuffisants pour étouffer le mécontentement des paysans et pour semer la discorde entre eux et les militants juifs.

Il convient de noter entre parenthèses, puisqu’on parle de la terreur de Stolypine, que les « révélations » sur le « justicier de la terre russe » que l’Occident porte aux nues ne sont qu’une falsification de la vérité.

Dans une nouvelle intitulée Nœud n°1 tirée d’un recueil qui a pour titre La Roue rouge, son auteur affirme en particulier que la terreur de Stolypine se réduisit pour l’essentiel à la mise en place (et au fonctionnement pendant huit mois) des tribunaux militaires d’exception qui traitaient des cas particulièrement graves (mais pas tous) de pillage, d’assassinat et d’agression commis contre la police, les autorités et les simples citoyens, afin que la procédure judiciaire et le verdict soient rapprochés du moment et du lieu du crime.

En réalité, la création des tribunaux militaires d’exception est loin d’épuiser le contenu de la terreur de Stolypine, puisque par ailleurs les autorités locales reçurent le droit de déclarer la loi martiale dans les régions « rebelles » et d’y agir au moyen de trois types de troupes : l’infanterie, l’artillerie et la cavalerie.

Les archives du Département de la police se rapportant à notre sujet nous montrent ce que tout cela signifiait dans la pratique. Ainsi par exemple le communiqué du 21 janvier 1906, rédigé par le gouvernement d’Ekaterinoslav faisant état d’un retour au calme parmi les paysans de la province, parle de la manière suivante des moyens utilisés pour parvenir à ce « retour au calme » : Certains villages, qui avaient résisté au début, furent soumis au feu de l’artillerie et les maisons des éléments agitateurs furent incendies... [2]

Il est important de souligner que même de telles mesures n’ont pas donné, en fin de compte, le résultat espéré, à savoir n’ont pas détourné les paysans des agitateurs juifs. Ainsi, par exemple, dans le communiqué du 21 juin 1906 du directeur-adjoint de la gendarmerie d’Ekaterinoslav, responsable de la ville d’Alexandrovsk, il est dit : Dans la ville d’Orekhovo, située à la limite même du district d’Alexandrovsk, les meetings anti-gouvernementaux sont un fait courant les jours de marché, Ils exercent une influence pernicieuse sur les paysans du district d’Alexandrovsk dont je suis responsable... Le commissaire de police de la quatrième circonscription du district d’Alexandrovsk, par exemple, ayant appris que le 18 juin de cette année deux agitateurs juifs d’Orekhovo s’apprêtaient à se rendre au village d’Omelniki, s’y rendit sur le champ accompagné de neuf gardes, essaya d’arrêter les agitateurs et de disperser le meeting. Mais il fut chassé du village par les paysans et s’échappa à grand-peine. A ma requête, un détachement monté fut envoyé à Omelniki afin d’étouffer l’agitation et d’arrêter les instigateurs. [3].

Le télégramme envoyé par la Direction de la gendarmerie de la province d’Ekaterinoslav au ministre de l’Intérieur nous dit ce qui en suivit et quelle fut la réaction des paysans au moment de l’arrivée du détachement monté : Le 4 juillet, les paysans d’Omelniki, dans le district d’Alexandrovsk, opposèrent une résistance armée aux représentants de la police, alors que ceux-ci allaient procéder à l’arrestation de trois paysans-malfaiteurs et obligèrent ainsi le détachement monté à faire usage de ses armes. Deux paysans décédèrent des suites de blessures graves... [4].

Cet épisode montre à quel point la résistance que les paysans opposèrent aux autorités fut intransigeante et à quel point leurs liens avec les révolutionnaires, sans distinction de nationalités, furent solides.

L’Union du peuple russe s’organisait précisément à la campagne pour y introduire la division et la haine nationales au sein même du mouvement révolutionnaire commun. C’est justement contre cette Union que l’organisation anarcho-communiste de Goulaï-Polé combattait dans sa ville même, mais aussi dans les villages situés à l’est d’Ekaterinoslav.

La lutte de l’organisation anarcho-communiste contre la création de sections de l’Union du peuple russe fut tellement énergique et efficace que les tentatives des agents du gouvernement pour allumer la haine nationale dans la région, mais aussi pour y implanter l’Union, furent voués à l’échec. Makhno prenait bien entendu une part très active dans cette lutte des anarchistes de Goulaï-Polé. Voici ce que V. Antoni en dit dans ses Mémoires :

Nous nous sommes réunis et nous avons décidé qu’il nous fallait disperser ce rassemblement de vrais Russes avant qu’il ne soit trop tard. J’ai écrit à la main en lettres majuscules et reproduit une proclamation dans laquelle je faisais part de la résolution de notre organisation à lutter par le feu et les armes. Étant donné que les gros propriétaires fonciers furent les principaux organisateurs de l’Union, nous avons appelé nos militants à incendier les biens des plus zélés d’entre eux. Le premier cas fut celui de la propriétaire Tchernoglazukha, qui jouait un rôle primordial dans l’Union. Ensuite, ses voisins plus ou moins proches, gros propriétaires, subirent le même traitement et les incendies s’allumèrent un peu partout. Le feu rendit les nuits inquiétantes et sinistres. La chaumière d’un paysan du village, membre très actif de l’Union des « vrais Russes » fut également incendiée. Le feu provoqua un attroupement, mais personne ne voulut aider à l’éteindre. Alors, le paysan victime de ce châtiment demanda de l’aide : Mais bon sang, ne restez pas plantés ainsi, donnez-moi un coup de main pour éteindre le feu... Les voisins, qui restaient toujours à leur place, répondirent en rigolant : Que Saint Georges te vienne en aide ! A ces mots, le paysan arracha l’insigne qu’il portait sur sa poitrine et le jeta dans le feu.Bien fait, maintenant tu es des nôtres et tu auras notre aide pour éteindre l’incendie. En effet, ils l’ont aidé. Ainsi, l’Union des « vrais Russes » disparut à tout jamais, comme si l’eau l’avait dissoute. [5].

Des scènes analogues se sont déroulées dans bon nombre de villages en Ukraine du Sud-Ouest. Ainsi, les faits historiques nous permettent d’affirmer que si pendant la période de la révolution de 1905, en Ukraine du Sud-Est, il n’y eut pas une seule section de l’Union du peuple russe et que si dans cette région il n’y eut pratiquement aucun sentiment favorable aux pogroms parmi la population, c’est sans doute grâce au travail effectué par les anarcho-communistes de Goulaï-Polé et des villages situés à l’Est de la province d’Ekaterinoslav.

En automne 1908, la police parvint à arrêter la presque totalité des membres actifs de l’Union des paysans pauvres. Seul son fondateur, V. Antoni, et son suppléant bénévole, Alexandre Semeniouta, réussirent à s’évader. Les militants arrêtés furent tous poursuivis en justice devant le tribunal militaire provisoire et furent condamnés à de lourdes peines de prison, certains — et parmi eux Makhno — à la peine de mort par pendaison.

Shmerka Kchiva, Egor Bondarenko, et Ivan Chevtchenko furent exécutés, alors que grâce au commandant de la région militaire d’Odessa, le général Van der Flit, la peine capitale de Makhno et de quelques autres condamnés fut commuée en travaux forcés à perpétuité.

Un groupe de prisonniers de la prison de Butyrka, libéré après la révolution de février du 2 mars 1917. Au premier rang à gauche, N. Makhno. Aux pieds des anciens prisonniers se trouvent des chaînes.

Makhno fut envoyé a la prison centrale de Moscou, Boutyrka. Là, il fut mis aux fers en tant que criminel d’État dangereux. Il y resta près de sept ans et fut libéré par la révolution de février 1917. Les années que Makhno vécut dans la prison centrale de Moscou contribuèrent à consolider davantage encore ses positions internationalistes. C’est à partir de ces positions qu’il combattit avec flamme et intransigeance le chauvinisme impérialiste ainsi que toute autre forme de nationalisme.

Les défenseurs des différents courants nationalistes ne manquaient pas dans la prison de Boutyrka. Au cours de ces années d’emprisonnement, ses sentiments de sympathie pour les Juifs n’ont fait que s’amplifier. Le fait que ses meilleurs copains au bagne étaient des Juifs et que l’un d’entre eux, son camarade de combat Iossip Ader de Kovno, fut pour lui comme son propre frère, en témoigne [6]. Bien entendu, ces sentiments de sympathie ne l’avaient pas quitté lorsqu’il regagna fin mars Goulaï-Polé pour se consacrer à l’édification d’une société non étatique.





[1N. Makhno, « Mon autobiographie » dans le journal L’Aube, n°496 du 8 janvier 1926. Chicago (USA).

[2CGAOR, Département de police, section spéciale, fond 102, registre 700, chapitre 35. p. 5.

[3Ibid., p. 36.

[4Ibid. , p. 42.

[5V. Antoni, Mémoires d’un révolutionnaire de Goulaï-Polé, p. 6, Musée régional de Goulaï-Polé.

[6N. Makhno, « Ma vie en prison », dans le journal L’Aube n° 359, 1926, Chicago.