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Le Libertaire n°283, 5 octobre 1951

Mohamed Saïl (1894-1953) : « Valets du bourreau »

Par Mohamed Saïl

CC by-nc-sa

Cependant qu’à Lyon les travailleurs, malgré la mise en garde stalinienne, manifestent leur solidarité aux 14 Algériens de chez Landy qui passent en jugement pour faits de grave, il se trouve des individus, et même des journaux pour ironiser sur le fait suivant : Le colonialisme français est responsable de la mort de 90 000 Malgaches, de 45 000 Algériens, de 17 000 Africains, et cela en l’espace de 5 ans !

Juvénal, organe de chantage de la haute finance, se place en particulier au premier rang de la presse capitaliste à gages. Cyniquement, cette feuille se lamente sur le sort des Français établis aux colonies pour exploiter sans vergogne les indigènes. Juvénal interroge : Que veut-il faire (le gouvernement français) ? Veut-il recommencer en Afrique du Nord l’aventure indochinoise ? Et tout cela parce que Pléven n’a pas encore entièrement bâillonné la propagande anti-impérialiste ! Mais Juvénal précise sa « position » ?. Voyez plutôt :

Les populations françaises établies en Afrique du Nord traversent une période de découragement et d’angoisse. Elles se sentent abandonnées, livrées à leur sort malheureux. Les lettres que nous recevons du Maroc, de l’Algérie et de la Tunisie rendent le même son, expriment la même inquiétude, la même révolte. Nos correspondants voudraient connaître les intentions, sinon la politique, du gouvernement français. Mais le Quai d’Orsay, tout comme Matignon, garde le silence. Ils ne savent pas quoi faire. La menace entoure les familles françaises installées dans les campagnes, dans les petits villages. Le gouvernement, hélas, n’a pas la possibilité, ni le courage, de les rassurer. Sait-il seulement ce qu’il veut ?
Il porte sur ses faibles épaules une très lourde responsabilité.
Certes, tout n’est pas perdu. Il pourrait tenter de limiter les dégâts, de remonter le courant. Mais il n’y a plus de temps à perdre, plus de faute à commettre, et il faut faire vite. On ne lui demande que de se montrer juste et ferme. De faire preuve de clairvoyance et d’autorité. De donner la réplique qui convient à une campagne de dénigrement systématique, de chantage outrancier et de menaces ouvertes.

Vertueux verbiage ! Mais pourquoi cette explosion de haine demandera le lecteur ébahi par ce recours à l’autorité colonialiste. Uniquement parce qu’un leader colonial a prononcé publiquement quelques paroles courageuses, paroles que nous ne renions pas, en ce qui nous concerne. Bourguiba, leader du néo-destour marocain, déclare en effet ceci :

Les peuples de l’Afrique du Nord subissent, sans recevoir d’aide, la domination coloniale la plus cruelle et la plus avide que le monde ait jamais vue.

Le leader néo-destourien a affirmé que l’Afrique du Nord, en fait, n’a été libérée que dans les communiqués alliés et que encouragée d’abord par le retour de l’Amérique à ses affaires intérieures, et plus tard par la rivalité entre l’empire russe et les États-Unis, la France a rétabli un joug colonial complet et sans pitié. En Algérie, notamment, la répression est aussi quotidienne que notre pain quotidien.

On comprend maintenant pourquoi les assassins colonialistes ne pouvaient admettre sans réagir ce crime de lèse-bourgeoisie que constituent les paroles prononcées. On sait aussi, maintenant, quelle est la couleur de l’argent que touchent les rédacteurs de Juvénal ; il est rouge du sang des indigènes martyrisés par la haute finance rapace et protégée par une armée sanguinaire qui n’a rien à envier aux SS ou autres années russes ou américaines. Il est temps, messieurs de Juvénal, que quelqu’un vous cloue le bec. La Fédération anarchiste aidera les peuples indigènes que vous bafouez dans celle entreprise.

Le Martyrologe

A la suite de nombreuses arrestations de militants progressistes, un grand nombre d’entre eux ont été inculpés de différents chefs, notamment d’atteinte à la sûreté extérieure de l’État, et condamnés à de lourdes peines d’emprisonnement.

Ces détenus, dont le nombre atteint près de 400, sont incarcérés dans les prisons d’Alger, Blida, Bouira, Tizi-Ouzou, Bougie, Akhou, Saint-Arnaud, Sétif, Batna, Constantine, Orléansville, Oran, Mascara, Mostaganem, Tlemcen et Laghouat.

Après les brimades dont ils ont été l’objet à la prison civile d’Alger, Tizi-Ouzou, Orléansville, Sétif, nous venons d’apprendre que les détenus politiques de Bougie ont vu leur situation s’aggraver au point qu’ils ont dû faire la grève de la faim pendant cinq jours. Dix d’entre eux ont ’été mis en cellule pour quatre-vingt-dix jours après avoir subi une première détention.

Le Libertaire n°283, 5 octobre 1951 [PDF]
Fragments d’Histoire de la gauche radicale