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Le Libertaire n°277, 26 juillet 1951

Mohamed Saïl (1894-1953) : « Le calvaire des travailleurs nord-africains »

Par Mohamed Saïl

CC by-nc-sa

J’ai lu des reportages, hélas incomplets, rédigés par des hommes généreux, sur les crimes perpétrés journellement en Afrique du Nord. Ces hommes ne sont pas dans la peau d’un pauvre fellah qui souffre en silence, ni même dans celle de l’indigène quelque peu affranchi qui redoute encore la vengeance terrible des dictateurs dits « administrateurs de communes » qui, eux, entendent le mettre au ban de la société s’il a le malheur de relever la tête ou de dire ce qu’il pense.

Le colonialisme est un crime ignoble, abominable, une honte dégradante qu’un « Français de France » ne peut s’imaginer.

Alors qu’on nous a tout volé, nous payons des impôts écrasants pour des montagnes incultivables, que nous cultivons quand même pour ne pas crever de faim. Ne parlons donc pas du bénéfice clans ce pays maudit où l’indigène perd tout et ne gagne rien.

Certes, il y a des riches, mais pas une classe de riches. Tout au plus quelques chanceux parmi lesquels les vendus, politiciens, affairistes et autres négriers du régime. Mais l’innombrable majorité n’a que ses bras pour travailler et ses yeux pour pleurer. Toute son âme est meurtrie par cette vie de chien muselé.

Les bagnes sont pleins. Plus de place dans les prisons. Vivent les camps de concentration qui s’édifient partout ! La France républicaine et démocratique civilise à tour de bras, sans faiblesse. C’est pour elle qu’il faut crever, n’est-ce pas ?

Des impôts écrasants, des brimades, des vexations, mais pas d’écoles pour instruire et éclairer la victime du colonialisme. Pour mieux traiter le « sidi » d’ignorant, on l’empêche systématiquement de s’instruire. Et, pour mieux l’abrutir, on lui défend de s’éduquer socialement.

Terre d’enfer, terre maudite qui rejette ses fils vers un ciel qu’ils croient plus hospitalier. Ils viennent en France et tombent aussi mal car, sans instruction et sans métier, ils sont voués au travail de manœuvre qui les exténue et les fait crever de faim. A Paris comme ailleurs, on n’embauche l’Africain du Nord que pour des travaux pénibles et malsains, moyennant un salaire dérisoire fièrement approuvé par les trois centrales politiciennes. Nombreuses sont les boites qui refusent d’embaucher les Nord-Africains pour la simple raison qu’ils sont en général frondeurs et qu’ils entendent se faire respecter du chef « garde-chiourme » aux autres « m’as-tu vu » arrogants. Ceux de mes compatriotes qui savent lire et écrire et qui cherchent à améliorer leur sort en essayant d’apprendre un métier libérateur se voient interdire l’usage d’un outil ou d’une machine. Pourtant j’affirme que la plupart de mes compatriotes sont doués d’intelligence et que, même illettrés, ils sont capables de devenir des ouvriers qualifiés en un temps record. Tous cherchent à se perfectionner mais on s’obstine à leur en refuser les moyens. Il existe bien des écoles professionnelles à Paris, mais on exige un degré d’instruction que mes compatriotes n’ont pas, car si les bandits colonialistes ont su s’accaparer de l’Afrique du Nord par l’assassinat, le vol et l’incendie, ils entendent laisser le pays sans école, pour mieux abrutir son peuple et l’exploiter à merci tout en lui interdisant la liberté de presse et de pensée.

PS - Cent trente-cinq militants du Parti du peuple algérien (PPA) viennent d’être condamnés à Bône (Constantine) à des peines allant de six mois à dix ans de prison, à des amendes allant de 20 000 à 1 500 000 F. Ce jugement est intervenu à la suite de la provocation appelée le « complot » dirigée contre les nationalistes algériens.
N’oublions pas qu’en Afrique du Nord « complot » est l’équivalent du cri de « Mort aux vaches ! » que peut proférer dans la rue à Paris le commun des Français et s’en tirer avec trois heures de car ou une simple récrimination du flic de service !
Emprisonnez, assassinez, oh ! pitres sanglants, mais la révolte du peuple continuera sa marche en avant jusqu’à sa libération totale. Vos bagnes et vos prisons sont pour l’immense majorité des opprimés que nous sommes la véritable liberté, la libération de la conscience, le soulagement d’un cœur ulcéré qui un jour proche criera : « Vengeance ! ».
Salut à vous, frères de misère, victimes du colonialisme. Honte à vos assassins ! — SM

Le Libertaire n°277, 26 juillet 1951 [PDF]