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La social-démocratie et la guerre - Sixième partie

mardi 21 avril 2026, par Arthur Lehning (CC by-nc-sa)

SIXIÈME PARTIE

Pour l’instant, il n’y a pas grand-chose à attendre dans ce sens. Il ressort de ce qui précède que la social-démocratie est aujourd’hui tout aussi internationale, révolutionnaire et libératrice pour le monde qu’il y a dix ans. Même si, après une parenthèse de quatre ans durant laquelle elle a adopté le slogan « Prolétaires de tous les pays, à mort ! », elle a de nouveau inscrit sur sa bannière :

Prolétaires de tous les pays, unissez-vous !

On ne peut pas non plus attendre des partis communistes une véritable lutte contre la guerre et le militarisme. Qu’il n’en soit pas ainsi dans le pays où ce parti détient le pouvoir gouvernemental va de soi, puisqu’il n’a pas pu échapper aux conséquences qu’entraîne nécessairement l’existence d’un État national centralisé. Car celui qui veut l’État veut l’État national, et celui qui veut l’État national veut la guerre — même dans le cas où, selon l’idéal de Léon Trotski, ces États seraient unis de l’Oural jusqu’à l’océan Atlantique. Ce que le P.C. veut réaliser n’est en effet rien d’autre que l’idéal étatique social-démocrate et marxiste, mais par des moyens putschistes et blanquistes (et non bakouninistes !). D’autant plus que les P.C. des différents pays — toute la Troisième Internationale— ne sont qu’un instrument entre les mains des dirigeants de l’État soviétique national et capitaliste. Ce fut la dictature centralisée du parti et la dictature de l’État qui détruisirent les premiers germes d’une véritable auto-émancipation prolétarienne, qui s’étaient manifestés dans les conseils. Le décret par lequel fut instituée l’armée rouge (par opposition aux armées de volontaires qui, soutenues par la lutte des partisans, avaient défendu la révolution russe contre les attaques contre-révolutionnaires) ne fut pas le salut, mais la destruction de la révolution.

La position théorique du Parti communiste concernant la guerre fut formulée de manière courte et concise par Lénine (dans l’instruction qu’il rédigea pour la délégation russe au congrès mondial pour la paix de La Haye, que Zinoviev, qui la publia, qualifie de « grand texte » !) :

Le boycott de la guerre est une formule idiote. Les communistes doivent participer à toute guerre réactionnaire.

Le Parti communiste actuel ne peut et ne veut pas lutter contre le militarisme, parce qu’il veut utiliser les méthodes les plus militaristes et les plus violentes pour atteindre son objectif : la conquête du pouvoir politique (qui pour lui est synonyme de révolution sociale). Il ne veut pas détruire les moyens de production de la mort, tout l’appareil militaire, mais veut les arracher à la bourgeoisie. Cela signifie que, dans l’usage de ses moyens de violence, il ne peut naturellement pas être en retrait par rapport à ceux de l’impérialisme. Dans sa brochure « Les moyens de lutte de la révolution sociale » [1], Henriette Roland Holst avait déjà souligné ce point et démontré de manière irréfutable que le socialisme révolutionnaire doit surmonter l’idée qu’il peut atteindre son objectif par tous les moyens, quels qu’ils soient ; ces méthodes conduisent tout autant à la ruine du socialisme révolutionnaire et condamnent nécessairement la révolution sociale à l’échec, tout comme l’erreur des réformistes qui pensaient que l’extension et la perfection de leurs organisations mèneraient le prolétariat à la victoire.

Toute organisation militaire devient inévitablement un instrument qui menace ou porte atteinte à la liberté des masses. C’est pourquoi il ne faut pas seulement lutter avec toutes nos forces contre le militarisme, mais contre toute organisation militaire. Il ne peut y avoir de libération pour le prolétariat tant qu’il ne se détache pas entièrement de la croyance que la violence armée est un moyen capable de conduire les masses populaires à la victoire. La brochure reconnaît la nécessité d’une tactique révolutionnaire et antimilitariste dans la lutte des classes, réfute la politique que le gouvernement soviétique a menée depuis 1919 et rejette la tactique actuelle du P.C.. Le P.C. actuel n’a également plus rien de commun avec la Ligue spartakiste, ni avec ses anciens dirigeants. À propos de l’instauration du socialisme par le pouvoir dictatorial d’un gouvernement, Rosa Luxemburg déclare, dans son discours-programme au congrès fondateur du P.C. allemand : « Le socialisme ne se fait pas et ne peut se faire par décrets, même s’ils émanent d’un gouvernement socialiste, aussi parfait soit-il. Le socialisme doit être fait par les masses, par chaque prolétaire. C’est là où ils sont rivés à la chaîne du capitalisme que la chaîne doit être rompue… » [2]

Selon son programme, « La Ligue spartakiste n’est pas un parti qui veuille parvenir au pouvoir en passant par-dessus la classe ouvrière ou en se servant de la masse des ouvriers. » [3]

Je rappelle brièvement ce point pour démontrer qu’ici encore, les tactiques révolutionnaires et antimilitaristes, la lutte constante contre la guerre, sont indissociables des moyens de lutte de la révolution sociale.

La guerre a prouvé que le chemin que le prolétariat a pris n’était pas la voie de sa libération, ni de la libération de la guerre.

Il n’y a pas d’autre issue que les organisations économiques de lutte, que l’auto-organisation, que la lutte des classes révolutionnaire internationale. Il n’y a pas non plus d’autre moyen de lutter contre la guerre. Nous devons nous libérer de l’utopie de l’État qui dépérira sous le joug d’une dictature sans précédent ; nous devons nous libérer de l’utopie de la liberté qui peut être atteinte par le despotisme.

« La libération de la classe ouvrière doit être nécessairement l’œuvre de la classe ouvrière elle-même. » : ni de l’État, ni du parlement, ni d’aucun parti politique. Elle ne peut non plus se libérer autrement que par elle-même du fléau qui la menace de destruction : la guerre.

Et qui veut vraiment lutter contre la guerre doit vouloir une transformation radicale de l’ensemble de ce système social : « en un mot, il faut accepter la révolution sociale dans toutes ses conséquences ».

Août 1914 marqua la faillite du socialisme officiel. Mais ce n’était pas le pire. Des millions de personnes moururent pour un leurre ; ce n’était pas le pire non plus.

Le 15 août 1914, le journal suédois Brand publia un manifeste anarchiste affirmant que l’on avait déjà entendu mille fois comment cette guerre aurait pu être évitée, et concluant par ces mots :

Un jour, les travailleurs du monde entier se relèveront du sang et des larmes ; une fois encore, nous nous relèverons du chaos engendré par la politique de violence, et nous garderons une expérience chèrement acquise, tirée des abysses de l’enfer – une expérience, camarades, qui nous exhorte à lutter avec une force redoublée contre ce système capitaliste criminel, cause première et ultime de ce désastre mondial. Puissions-nous alors démontrer ce que nous avons appris, et que le sang n’ait pas été versé en vain.

C’est le pire, c’est l’incompréhensible, le plus terrible de la guerre. Voilà où nous en sommes aujourd’hui. Demain, peut-être, l’enfer se déchaînera-t-il encore. On criera « À bas la guerre » et on protestera contre la « honte pour la civilisation », puis tout le monde se mettra en marche.

Herzen [4] a un jour prononcé ces paroles prophétiques : « Vous n’avez pas voulu du socialisme, eh bien vous aurez la guerre. »

La voie que la classe ouvrière emprunte aujourd’hui est celle d’une nouvelle guerre et d’une nouvelle chute.


La social-démocratie et la guerre - Cinquième partie  



[1J. Bos & Co, Amsterdam, 1918. Dans son étude historique majeure, « De revolutionaire Brussel-Rotterdam, 1918 », on retrouve les mêmes idées exposées concernant le « nouveau socialisme ». Aucun autre ouvrage ne démontre aussi bien la dégénérescence complète du bolchevisme depuis 1918, ni aucun autre livre qui, d’un point de vue révolutionnaire, n’offre une critique aussi démolissante des tactiques des partis communistes.

[2Rosa Luxemburg, « Discours au Congrès de fondation du PC allemand (Ligue spartakiste) », 31 décembre 1918 – 1er janvier 1919.

[3Rosa Luxemburg, « Que veut la Ligue Spartakiste ? » (Programme du Parti Communiste allemand).

[4Alexandre Herzen (1812–1870) est un penseur et écrivain russe, précurseur du socialisme libertaire et un des inspirateurs du climat politique ayant conduit à l’abolition du servage en 1861. Exilé en europe, il lutte contre le régime tsariste par ses écrits. Avec Nikolaï Ogarev, il édite les journaux libertaires L’Étoile polaire et La Cloche (Kolokol) où écrivait souvent Bakounine.