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La social-démocratie et la guerre - Deuxième partie

vendredi 17 avril 2026, par Arthur Lehning (CC by-nc-sa)

DEUXIÈME PARTIE

La Première Internationale, fondée en 1864, était la première tentative majeure d’unir les travailleurs de tous les pays sous la bannière de la lutte des classes pour libérer le travail de l’esclavage. Son mot d’ordre était : « l’émancipation des travailleurs doit être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes », et elle proclamait la « solidarité économique » comme son arme principale. Par « émancipation des travailleurs », elle entendait l’égalité économique, sans laquelle toute liberté politique n’est qu’une illusion trompeuse. Elle déclara que cette libération n’était pas un problème national, mais international, et appelait donc les travailleurs à la lutte et à la solidarité internationales. Conformément aux propos de Marx dans son Manifeste du Parti communiste de 1848, les travailleurs n’avaient pas d’autre patrie que la grande fédération des travailleurs du monde entier. Il est clair que cela a engendré une position pacifiste, très différente de l’approche des socialistes patriotiques de l’époque. La question de la guerre était largement débattue au sein de l’Internationale, notamment quand la question luxembourgeoise [1] la remit sur le devant de la scène. Diverses sections de l’Internationale protestèrent contre la guerre imminente. Par exemple, le 28 avril 1867, la section de Locle appelait les ouvriers « à s’unir à elle pour flétrir une lutte qui ne pourrait être que fatale au travail et à la liberté. […] Aujourd’hui, toute guerre entre les peuples européens n’est plus une guerre nationale, c’est une guerre civile. » Nous verrons comment Marx lui-même reniera bientôt les principes qu’il avait lui-même formulés. Déjà le 7 juin 1866 il écrivait avec mépris à Engels : « Chez les étudiants de Paris, la clique proudhonienne (Le Courrier français) prêche la paix, déclare que la guerre est dépassée, que les nationalités sont un non-sens, s’en prend à Bismarck et à Garibaldi, etc. » [2]. Et le 20 juin : « De plus, les représentants de la “Jeune France” s’accordent à dire que toutes les nationalités et nations elles-mêmes ne sont que des préjugés dépassés. Un stirnérisme proudhonisé ; dissoudre tout en petits “groupes” ou “communes”, qui forment à leur tour une “association”, mais sans État. » En 1867, le deuxième congrès de l’Internationale eut lieu à Lausanne. Concernant la guerre, le constat fut fait que seul un nouvel ordre social, un ordre où la société ne serait plus divisée en deux classes, l’une exploitée par l’autre, pourrait garantir la paix.

En parlant de la paix comme d’une « condition première » et de la suppression de l’exploitation comme d’une conséquence, on mettait la charrue avant les bœufs, remarque le Belge César De Paepe. Une résolution fut adoptée qui constate à nouveau « que pour arriver à supprimer la guerre, il ne suffit pas d’abolir les armées, mais qu’il faut encore modifier l’organisation sociale. » [3]) Cette résolution fut présentée par une délégation, dont James Guillaume faisait partie, au congrès pour la paix qui s’est tint peu après à Genève. Ce congrès était convoqué par des républicains et démocrates radicaux de l’époque en Europe. Étaient également présents 26 des 64 délégués du congrès de Lausanne, qui espéraient orienter les débats vers une direction révolutionnaire et antimilitariste. La section parisienne de l’Internationale délégua les mêmes membres qu’au Congrès de Lausanne. Dupont, délégué international à Londres, exposa la position pacifiste de l’Internationale et s’opposa fermement à tout pacifisme bourgeois : « Croyez-vous, citoyens, que lorsque ces armées permanentes seront dissoutes et transformées en milices nationales, nous aurons la paix perpétuelle ? Non, citoyens, la révolution de juin 1848 est là pour répondre... Pour établir la paix perpétuelle, il faut anéantir les lois qui oppriment le travail, tous les privilèges, et faire de tous les citoyens une seule classe de travailleurs. En un mot, accepter la révolution sociale avec toutes ses conséquences. » [4])

Ce point de vue rencontra une forte opposition de la part des éléments bourgeois au congrès, tout comme le discours de Bakounine, qui attaquait le mal à la racine. Son discours, qui s’attaquait à l’État comme cause de la guerre, était sans doute le plus cohérent et l’un des meilleurs qui furent écrits ou prononcés contre la guerre à cette époque. Bakounine était venu de Naples à Genève, où il espérait trouver une occasion favorable pour diffuser ses idées. Depuis quelques années, Bakounine avait rassemblé autour de lui des révolutionnaires qui s’étaient organisés en une association connue sous le nom de « Fraternité internationale » ; cette association reposait principalement sur les affinités entre ses membres. Son programme était le programme révolutionnaire-socialiste bakouninien : athée, socialiste et fédéraliste. Il espérait introduire ce programme dans la Ligue de la liberté et de la paix (fondée lors du congrès de Genève). Ses discours aux deux congrès de Genève et de Berne contenaient l’essentiel de toutes ses idées, qu’il propageait depuis 1868 au sein de l’Internationale ; un condensé de ses idées principales sur les problèmes économiques, politiques, religieux et nationaux. Pour lui, la condition préalable à la liberté et à la paix était la destruction de l’État centralisé, bureaucratique et donc militariste, et son remplacement par l’union de fédérations libres. « La paix universelle, conclut-il son discours à Genève, sera impossible tant qu’existeront les États centralisés actuels. Nous devons donc désirer leur dissolution, afin que, sur les ruines de ces unités violentes, organisées du haut en bas par voie d’autorité et de conquête, se forment des unités libres, par la libre fédération des communes » [5])

L’histoire de la Ligue Internationale fut, en un sens, celle de la lutte entre la majorité de la bourgeoisie libérale et radicale et la minorité des socialistes révolutionnaires. Lorsque, sur la question économique, principal sujet du Congrès de Berne, l’égalité, non seulement politique mais aussi économique, fut revendiquée, il devint évident qu’une fusion n’était plus possible. Bakounine et ses amis firent sécession. Il proposa d’adhérer collectivement à l’Internationale. On fonda cependant l’Alliance de la démocratie sociale (ce à quoi Bakounine s’opposait, car elle risquait d’entrer en concurrence indésirable avec l’Internationale [6]). Le programme de l’Internationale fut généralement accepté, et ses sections furent rapidement réintégrées à l’Internationale après la dissolution de cette dernière. Borkheim, ami de Marx (et sur ses instructions), déclara au Congrès de Genève que, pour garantir la paix en Europe, tous les États européens devaient déclarer la guerre à la Russie ! Nous verrons comment ce spectre russe de Marx et de la social-démocratie allemande a servi, sans cesse, de prétexte, durant le demi-siècle suivant – jusqu’à la première semaine d’août 1914 – pour justifier leur politique militariste et impérialiste. « Il ne faut pas rire », observait Domela Nieuwenhuis à Zurich en 1893, en défense de la résolution néerlandaise, « quand la Russie est qualifiée de foyer d’horreur et de barbarie ; comme si l’Allemagne était un foyer de civilisation et de douceur ! La France peut adresser la même accusation à l’Allemagne, car elle est une république. Où cela nous mènera quand les socialistes commenceront à proférer de telles accusations contre d’autres nations ? »

Au troisième congrès de la Première Internationale, à Bruxelles en 1868, la position du parti sur la question de la guerre fut précisément définie. Une longue discussion eut lieu, à laquelle participa notamment De Paepe. « La guerre est un mal évident pour nous tous. Mais outre notre éternelle protestation, on nous demande que nous tâchions d’intervenir pratiquement pour sa suppression. Pour cela il y a deux méthodes : la première, c’est de s’attaquer directement à la guerre par le refus du service militaire (Applaudissements) ou, ce qui revient au même, puisque les armées ont besoin de consommer, par le refus du travail. La seconde n’intervient pas directement ; c’est en résolvant la question sociale elle-même qu’elle prétend arriver à la suppression de la guerre : telle est la méthode que, par son développement, l’Internationale est destinée à faire triompher. (Bravos.) En employant la première manière, c’est sans cesse à recommencer. La seconde, seule, détruit le mal dans sa source même. On a cherché à attribuer la cause de la guerre à des individualités ; c’est une erreur : les rois, les empereurs, ne sont que des accidents, des instruments. La seule vraie cause de la guerre est dans nos institutions sociales. » [7].

Dans cet esprit, une résolution a été adoptée à l’unanimité  : la cause première et permanente de la guerre est d’ordre économique. Mais une deuxième cause, et pas moins importante, est l’arbitraire, « qui résulte de la centralisation et du despotisme ». Aujourd’hui encore, les peuples peuvent donc réduire le nombre de guerres en s’opposant à ceux qui les provoquent ou les déclarent. Les classes ouvrières disposent d’un moyen concret d’y parvenir immédiatement : puisque le corps social ne saurait survivre à un arrêt de la production, il suffit que les producteurs cessent de produire pour rendre impossibles les desseins des gouvernements despotiques…

« Le Congrès de l’Association internationale des travailleurs, réuni à Bruxelles, déclare protester avec la plus grande énergie contre la guerre.

Il invite toutes les Sections de l’Association, chacune dans leurs pays respectifs, ainsi que toutes les sociétés ouvrières et tous les groupes d’ouvriers quels qu’ils soient, à agir avec la plus grande activité pour empêcher une guerre de peuple à peuple, qui aujourd’hui ne pourrait être considérée que comme une guerre civile, parce que faite entre ceux qui produisent, elle ne serait qu’une lutte entre frères et citoyens.

Le Congrès recommande surtout aux travailleurs de cesser tout travail dans le cas où une guerre viendrait à éclater dans leurs pays respectifs. » [8]

Marx, qui n’avait jamais assisté aux congrès, écrivit aussitôt à Engels au sujet de « l’absurdité belge de faire grève contre la guerre ». La social-démocratie allemande et la Deuxième Internationale, qu’il dominait, allaient également suivre leur grand maître sur ce point et, selon les propres termes d’Auer, déclarer que « la grève générale » était une « absurdité générale ». Lorsque, deux ans plus tard, en 1870, la guerre qui menaçait depuis longtemps entre la France et l’Allemagne éclata, Marx déclara au nom du Conseil général de l’Internationale : « Du côté allemand, cette guerre est une guerre défensive. » Il justifiait ainsi la guerre du côté allemand, contredisant ses propos du Manifeste du Parti communiste selon lesquels on ne peut prendre aux travailleurs ce qu’ils ne possèdent pas, et en totale contradiction avec les décisions de Bruxelles, qui affirmaient que toute guerre devait être rejetée, car elle ne pouvait être qu’une « guerre civile ». Avec l’introduction du terme « guerre défensive », toute lutte cohérente contre la guerre fut dépouillée de ses fondements ; dès lors, toutes les tactiques antimilitaristes cohérentes furent et continuent d’être sabotées par les marxistes, et toutes les politiques impérialistes furent défendues ! Cette affirmation de Marx se comprend aisément si on tient compte qu’il voulait la victoire de la Prusse-Allemagne. Pour lui, une victoire de Bismarck équivalait à une victoire pour son socialisme d’État prussien. L’émergence d’un État allemand – même impérialiste – constituerait la première étape vers l’« État populaire ». Bismarck fait un travail à la tâche pour nous, écrit Marx à Engels le 20 juillet : « Les Français ont besoin d’un coup dur. Si les Prussiens l’emportent, la centralisation du pouvoir d’État favorisera la centralisation de la classe ouvrière allemande. De plus, la domination allemande déplacera le centre de gravité du mouvement ouvrier d’Europe occidentale de la France vers l’Allemagne […] Sa domination (de la classe ouvrière allemande) sur la scène mondiale signifierait simultanément la domination de notre théorie sur celle de Proudhon, etc. » [9] Les éloges de « la fraternité des ouvriers », de Marx dans son discours au Conseil général du 23 juillet, relevaient donc davantage d’une discussion philosophique : « Tandis que la France et l’Allemagne officielles se livrent à une lutte fratricide, les ouvriers s’envoient des messages de paix et d’amitié. Ce grand fait, sans précédent dans le passé, ouvre la perspective d’un avenir radieux. » Mais toutes ces proclamations n’ont évidemment que peu de sens si, en même temps, il faut « défendre » la patrie en danger… Un socialiste écrivait dans le journal Volksstaat [10] : « Qu’arriverait-il si tous les ouvriers de France et d’Allemagne cessaient le travail d’un commun accord à un jour donné, et opposaient ainsi à la guerre une grève internationale ? Je suis persuadé que dans ce cas la guerre serait terminée en quelques jours, sans même que le sang ait coulé. Car de même que la guerre rend impossible le travail rémunérateur, de même la cessation du travail rendrait la guerre impossible. » Ce point de vue était en accord avec la résolution de 1868 et constituait un moyen plus sûr d’éviter la guerre que les proclamations mutuelles de fraternité. Si cette proposition avait été mise en pratique, elle aurait ouvert davantage de perspectives pour un « avenir radieux » !

La section parisienne de l’Internationale resta également fidèle aux décisions de Bruxelles. Dans son appel du 12 juillet 1870, elle protesta avec force contre la guerre : « la destruction systématique du genre humain », « la guerre ne fait qu’attiser les instincts sauvages et la haine nationale », « c’est un prétexte pour les gouvernements afin de supprimer la liberté publique », « n’écoutez pas ces provocations insensées, car une guerre entre nous serait une guerre fratricide », « nos divisions n’aboutiraient qu’à un triomphe complet du despotisme des deux côtés du Rhin ». Lors de la conscription en France au début de 1870, ce sont les femmes de Lyon, dont Virginie Barbet, qui diffusèrent le Manifeste des femmes lyonnaises adhérentes à l’Internationale que l’on peut considérer comme l’un des premiers manifestes d’objection de conscience. Elles y appelaient à l’objection de conscience directe : « C’est par un acte révolutionnaire, celui de refuser la conscription, qu’il faut protester, et non par d’inutiles réclamations. […] Nous nous disons civilisés et émancipés, erreur ! nous sommes encore que des misérables esclaves, et ce qu’il y a de plus triste, non seulement matériellement, mais encore moralement, puisque, sans nous révolter, nous subissons la condition qui nous est faite. nous nous soumettons sans nous révolter à la situation dans laquelle nous sommes placés [...] Une occasion se présente à nous de donner l’exemple de la dignité humaine, ne la laissez pas passer […] et vous aurez bien mérité la révolution. » [11]).

On peut dire de manière générale qu’une tactique antimilitariste cohérente, et donc toujours antinationaliste, était inhérente à la lutte révolutionnaire de la Première Internationale. Il va de soi à partir de la constatation que la libération de la classe ouvrière n’est pas un problème national, mais international. Et on peut dire qu’elle a conservé ce caractère partout où elle n’a pas substitué la lutte électorale à la lutte de classe révolutionnaire. C’est la conception de l’État de Marx qui l’a mis en contradiction avec la voie qu’il avait lui-même empruntée et l’a conduit à l’abandonner ; et, intimement liée à cette contradiction, la politique parlementaire passait de plus en plus au premier plan, avec laquelle une politique antinationale et antimilitariste conséquente n’est pas conciliable. Seule l’Internationale anti-autoritaire (bakouniniste), qui a continué d’exister après la scission des éléments marxistes en 1872, a pu continué dans cette voie. Elle a pu poursuivre cette tradition antimilitariste parce qu’elle rejetait par principe toute politique parlementaire, parce qu’elle ne voulait pas conquérir un État centralisé pour instaurer le socialisme, mais considérait comme première tâche des travailleurs de détruire l’État ; et parce qu’elle n’attendait aucun autre salut que celui de l’organisation économique des travailleurs eux-mêmes.

La tactique des partis sociaux-démocrates nationaux, qui ont poursuivi les idées marxistes de la Première Internationale, a finalement conduit là où elle ne pouvait que conduire : à août 1914. Le parti social-démocrate et, dans une moindre mesure, les syndicats qu’il influençait s’étaient tellement intégrés dans l’ensemble du système de l’État capitaliste, étaient devenus à un tel degré partie intégrante de cet État, que toute leur tactique « socialiste », qui ne visait qu’à accroître leur influence dans cet État, rendait absolument impossible qu’il puisse un jour se trouver soudainement en opposition de principe avec lui. C’était, on ne le répétera jamais assez, une conséquence inévitable. Quiconque pense pouvoir combattre la tactique de ces résolutions internationales de paix et de la politique nationale de guerre sans combattre l’ensemble de la politique nationale socialiste met la charrue avant les bœufs.


La social-démocratie et la guerre - Première partie  



[1(N.d.l.T.) Il s’agit de la crise diplomatique autour du Luxembourg (notamment la crise de 1867) dans un contexte de tensions européennes où le territoire du Luxembourg devenait un point stratégique entre puissances.

[3James Guillaume, L’Internationale. Documents et Souvenirs (1864-1878), P.-V. Stock, 1905, Paris, t. I, p.115.

[4Ibid., p.146-147.

[5Annales du congrès de Genève. 9-12 Sept. 1867, p.187-191.

[6Cf. Max Nettlau, Michael Bakunin. Eine Biografie. Londres, 1896 1900, Vol. 11, chapitres. 31, 32, 33 ; Michel Bakounine, Œuvres complètes, P.-V. Stock.

[7Oscar Testut, Le Livre bleu de l’Internationale, E. Lachaud Éditeur, Paris, 1871, p.173.

[8James Guillaume, L’Internationale. Documents et Souvenirs (1864-1878), op. cit., p.183.

[9Cf Correspondance Marx-Engels.

[10James Guillaume, L’Internationale. Documents et Souvenirs (1864-1878), P.-V. Stock, 1905, Paris, t. II, p. 70.

[11Oscar Testut, L’Internationale et le Jacobinisme au ban de l’Europe, E. Lachaud Éditeur, Paris, 1872, p.277-278.