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La social-démocratie et la guerre - Quatrième partie

dimanche 19 avril 2026, par Arthur Lehning (CC by-nc-sa)

QUATRIÈME PARTIE

Ils étaient prêts à tous les sacrifices.

Le 4 août, Haase [1] déclara au Reichstag au nom du groupe social-démocrate : « Nous réalisons maintenant ce que nous avons toujours dit : à l’heure du danger, nous n’abandonnerons pas la patrie [...] Nous sommes confrontés à la réalité incontestable de la guerre. Aujourd’hui, nous n’avons pas à nous prononcer pour ou contre la guerre, mais sur la question des moyens nécessaires à la défense du pays [...] Pour notre peuple et son avenir libre(!), l’enjeu est de taille, voire crucial, en cas de victoire du despotisme russe. »

Si tout cela ne correspondait ni à l’esprit des congrès internationaux ni au discours des résolutions nationales du parti (à moins que l’on ne veuille pas considérer les crédits de guerre comme une dépense militariste), on pouvait cependant affirmer à juste titre, comme nous l’avons vu, que la social-démocratie n’avait pas changé d’attitude sur le plan des principes, qu’elle n’avait pas trahi ses principes, mais qu’elle était restée fidèle à sa tradition. Ceux qui attendaient trop des résolutions internationales en faveur de la paix avaient oublié que August Bebel avait encore souligné très clairement cette tradition en 1913 : « Nous devons tenir compte du fait que l’Allemagne pourrait être attaquée. Une telle attaque conduirait à une guerre mondiale et nous placerait devant la question de la survie. C’est pourquoi mobiliser jusqu’au dernier homme n’est pas seulement nécessaire : c’en est la conséquence inévitable. La social-démocratie est le premier grand parti politique qui ait clairement compris cela et qui, pour cette raison, exige dans son programme l’armement du peuple, l’éducation du peuple à la défense générale. » Dans une brochure officielle du parti, la social-démocratie va encore plus loin : « Elle ne veut pas seulement l’armement du peuple du point de vue physique et technique. La patrie ne se défend pas seulement avec des fusils, des canons, des sabres, des poings solides et des jambes rapides. Il faut aussi certaines qualités spirituelles et morales du peuple, et la social-démocratie veut également renforcer ces qualités spirituelles du peuple. […] Ces qualités spirituelles et morales sont le résultat du sentiment de solidarité fondé sur la véritable liberté et l’égalité de tous ceux qui appartiennent à un même peuple. » ! [2]

Toute autre citation à ce sujet serait superflue. C’est ce qu’écrivait le parti dans le programme duquel on peut lire : « Le nombre des prolétaires ne cesse d’augmenter […] L’opposition entre exploiteurs et exploités devient toujours plus aiguë, la lutte de classes entre la bourgeoisie et le prolétariat toujours plus âpre, est une lutte qui divise la société moderne en deux camps ennemis… » Les autres actions de la social-démocratie révolutionnaire internationale furent conformes à ces déclarations par lesquelles on renonçait à la « lutte de classes » révolutionnaire proclamée depuis un demi-siècle et où l’on préférait l’intérêt national du capital — les intérêts capitalistes de la nation — aux intérêts les plus élémentaires de la classe ouvrière. À cet égard aussi, il est juste de dire qu’elle poursuivait sa tradition dont elle n’était pas en rupture. Ce qui était nouveau, c’est seulement que cela apparaissait désormais au grand jour, de façon évidente et incontestable pour tout le monde. Je ne m’étendrai pas davantage ici sur les paroles et les actes des partis de l’Internationale, depuis l’approbation des crédits de guerre jusqu’à la signature de la paix de Versailles [3]. Pour finir, je me contenterai à examiner encore une « justification » officielle qui est si caractéristique du véritable caractère du parti que de plus amples explications seraient ici inutiles. La cause de la guerre est d’ordre économique — c’est ce qu’ils affirment dans ce texte [4] — et le but des ennemis est la destruction économique de l’Allemagne, ce qui aurait pour conséquence un chômage massif. Les salaires baisseraient. Et le courage de lutter contre l’oppression et la misère diminuerait également. Les fondements sur lesquels s’est construit l’édifice orgueilleux du mouvement ouvrier allemand s’effondreraient : les puissantes organisations politiques et syndicales, fruits de longues années de travail d’organisation, le dense réseau de secrétariats politiques, etc., « tout cela, qui constitue le contenu de notre mouvement. Car la force de ce mouvement et ses succès reposent sur l’essor économique de la classe ouvrière allemande. Le mouvement lui-même est né grâce à la prospérité économique de l’Allemagne. C’est tout cela que l’Entente veut détruire. C’est comme si l’on retirait les fondations d’un bâtiment : tout s’écroulerait. Défendre la patrie menacée signifie donc : défendre le socialisme allemand. »

Le socialisme comme ombre, comme reflet, seulement comme produit du capitalisme ! Peut-on l’exprimer plus clairement ?

Si Karl Kautsky déclarait que « l’évolution de l’industrie moderne conduit nécessairement au socialisme » et que, une fois le pouvoir politique conquis, le socialisme en découlerait pour ainsi dire de lui-même, si Karl Renner parlait encore d’utiliser « l’État comme levier » pour le socialisme, Heinrich Cunow [5] pousse la logique plus loin et identifie « l’État développé » avec le socialisme lui-même. Le socialisme signifie : organisation et administration ! Dans ce contexte, l’on comprend que ce dernier déclare qu’il est ridicule de vouloir s’opposer à l’impérialisme, puisque celui-ci constitue une étape nécessaire sur la voie du développement capitaliste menant au socialisme ! De cette manière, on en vint aussi à considérer la guerre comme une étape nécessaire du chemin capitaliste vers le socialisme.


La social-démocratie et la guerre - Troisième partie   La social-démocratie et la guerre - Cinquième partie



[1(NdlT) Le 4 août 1914, Hugo Haase (1863-1919), président du SPD et député, prononça au Reichstag une déclaration qui justifiait le vote des crédits de guerre par les socialistes.

[2Cf. Sozialdemokratie und Landesverteidigung : herausgegeben vom Bezirksvorstand der Provinz Brandenburg, Vorwarts, Berlin, 1915, p. 9.

[3On ne peut que répéter ici les mots de Rosa Luxemburg dans son article classique « La reconstruction de l’Internationale » : « À quel moment de l’histoire mondiale a-t-on vu pareille chose ? […] Marx, Engels, Lassalle, Liebknecht, Bebel et Singer ont éduqué le prolétariat pour que M. Hindenburg puisse le mener à la bataille. »

[4Cf. Die Kriegspolitik der Partei (publié par le comité exécutif du Parti social-démocrate d’Allemagne).

[5(NdlT) Karl Renner (1870-1950) était membre dirigeant du parti social-démocrate autrichien (SDAP). Après la chute de l’empire en 1918, il devint le premier chancelier de la nouvelle république autrichienne. Après la Seconde Guerre mondiale, il devint le premier président de la Deuxième République d’Autriche (1945-1950). Heinrich Cunow (1862-1936) était un théoricien marxiste et président du SPD (1917-1919).