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Rudolf Rocker - Escales à Paris

mardi 26 mars 2024, par Heiner Michael Becker (CC by-nc-sa)

Mayence était dans ma jeunesse une ville au caractère fortement démo­cratique. Les sentiments démocrati­ques n’étaient pas simplement affaire d’adhésion à un parti quelconque ; ils étaient passés dans les habitudes du peuple et se faisaient remarquer dans tous les milieux de la population. (...) La Rhénanie, le Bade et le Wurtem­berg étaient depuis toujours les régions les plus démocratiques d’Allemagne. La bourgeoisie dans ces parties de l’Empire resta longtemps hostile aux Prussiens (...). Cela résultait en grande partie du rayonnement énorme de la Révolution française dont les idées avaient trouvé une résonance forte jus­tement dans les villes rhénanes.

Rudolf Rocker est né, le 25 mars 1873, dans une famille catholique. Son père meurt en décembre 1877 et c’est avant tout un oncle qui l’élève dans la tradition républicaine de Mayence : la prise de la ville par le général Custine en 1792, la République de 1793 et ses conséquences, la révolution de 1848-1849 et la continuation de ces efforts par les sociaux-démocrates. Coïncidence significative, c’est en novembre 1873, quelques mois après la naissance de Rudolf Rocker, que Johann Most, alors avec Bebel le social-démocrate le plus populaire chez les ouvriers, vient à Mayence pour rédiger la Süddeutsche Volksstimme (la Voix du peuple de l’Allemagne du sud) et enthousiasmer le mouvement ouvrier de la région. Cinquante années plus tard, Rocker écrira sur lui un de ses plus beaux livres...

Les années de formation

Sa mère se remarie en octobre 1884 et, après sa mort en février 1887, son beau-père l’envoie dans un orphelinat. Il s’évade, puis commence avec le con­sentement de l’administration de l’orphelinat un apprentissage sur un navire, qu’il abandonne après quel­ques mois pour apprendre le métier de relieur. Par son oncle, il devient social­démocrate et en 1890 se joint aux « Jeunes », l’opposition de tendance libertaire du parti. A l’automne 1890, il est exclu du parti pour avoir attaqué trop sévèrement un de ses mandarins. Il continue à militer à Mayence comme socialiste de plus en plus libertaire. En août 1891, il se rend à Bruxelles pour participer au Congrès socialiste inter­national (16-23 août 1891) et y fait la connaissance de l’anarchiste Karl Hofer qui, sous le pseudonyme de Lambert, organise la distribution en contrebande de littérature anarchiste en Allemagne. Dès ce moment, Rocker entre en contact direct avec le mouve­ment anarchiste « officiel », hors de Mayence, et c’est par l’intermédiaire de Lambert que Rocker publie son premier article dans la presse anar­chiste, en janvier 1892, dans l’Autono­mie de Londres.

A Mayence, il s’affirme de plus en plus comme agitateur anarchiste ; finalement, une grande manifestation de chômeurs que Rocker avait organisé mène à l’éclat et il doit s’enfuir de Mayence. L’orateur qui avait provoqué l’éclat, Sepp Oerter (1870-1928), le successeur de Lambert à la frontière belge, est condamné à huit ans de pri­son et n’en sortira qu’en 1901 (après avoir milité encore une dizaine d’années comme anarchiste, il devien­dra Premier ministre du Brunswick et, dans les années 20, se convertira au nazisme). Son frère, Fritz Oerter (1869-1935), qui resta un ami fidèle de Rocker et un anarchiste toute sa vie, est condamné à 18 mois de prison pour avoir essayé « d’arracher » son frère aux mains des gendarmes. Afin d’évi­ter ce sort, Rocker s’enfuit d’Allema­gne ; pour Paris, bien sûr, car c’est la ville de la Grande Révolution, la « ville de lumière » pour lui et pour beaucoup d’autres. Au milieu du XIXe siècle, il y avait pas moins de 40 000 à 50 000 Allemands à Paris et cette attraction continua après 1870-1871 (et même après la Première Guerre mondiale).

Plus de cinquante ans après, Rocker est aussi enthousiaste que dans ses pre­mières lettres : Il n’y a probablement pas une autre ville dans le monde qui sait captiver l’étranger aussi irrésisti­blement. On se sent comme transposé dans un nouveau monde (...). Cette première impression me resta toujours inoubliable. Elle est devenue plus pro­fonde encore avec les années, mais elle n’a jamais changé. Je suis tombé amoureux de cette ville plus qu’aucune autre, et je l’aime toujours avec la même ferveur qu’autrefois dans les jours de ma jeunesse.

Il se rend à la seule adresse qu’il a à Paris, celle de l’homme de confiance du Club Unabhängiger Sozialisten (Club des socialistes indépendants), Leopold Zack, qui habite au 146, rue Saint-Honoré, au 6e étage. Celui-ci procure à Rocker une chambre au 7e.

Surveillé par la police

Il se fait remarquer tout de suite par la police : Le sieur Rocker (Ro­dolphe) ... est âgé de 21 ans et origi­naire de Mayence (Allemagne). Arrivé à Paris le 30 décembre 1892, venant de Vienne (Autriche), cet étranger loge depuis lors rue Saint-Honoré n° 146, où il occupe avec un sujet autrichien, le nommé Kacker (Antoine), âgé de 23 ans, ouvrier boulanger, une chambre meublée de 20 F de location mensuelle. Il a été amené à cette adresse par le nommé Zack (Léopold), originaire de Vienne (Autriche), ouvrier cordonnier, lequel a fait l’objet de plusieurs rap­ports du service (...).

Rocker se dit ouvrier relieur mais, depuis qu’il habite la capitale, il ne s’est livré à aucune occupation lucra­tive. Il passe la majeure partie de son temps hors de son logis et sort fré­quemment en compagnie de Zack. Il regagne habituellement de bonne heure son domicile ; toutefois, on a remar­qué que le samedi il reste absent de chez lui jusqu’à 1 heure ou 2 heures du matin, ce qui fait supposer qu’il assiste à des réunions de socialistes ou d’anar­chistes allemands. On suppose égale­ment que, comme son ami Zack, il est membre du Club Unabhängiger Sozia­listen (Club des socialistes indépen­dants), qui se réunit rue du Faubourg-­du-Temple, n° 34. (...) (Rapport du 7 février 1893)

D’après Rocker, le Club des socialis­tes indépendants comptait cinquante à soixante membres, dont la plupart anarchistes allemands. Il y avait régu­lièrement des conférences de visiteurs de l’étranger, venant surtout d’Allemagne. En janvier 1893, ce sont Max Baginski et Johann Baptist Wilquet qui arrivent. Max Baginski (1864-1943), avec lequel Rocker se lie d’une amitié qui durera toute sa vie, vient de sortir de prison après avoir subit une peine de deux ans. Il a été l’un des « Jeunes » les plus avancés de Berlin et fut transféré par le parti en province pour y rédiger un journal. Ce fut lui qui introduisit Gerhart Haupt­mann chez les tisserands de Silésie et lui procura nombre d’informations que celui-ci utilisa pour écrire sa pièce de théâtre la plus connue : Les Tisse­rands. Baginski passa quatre semaines à Paris, avant de partir pour les États-­Unis où il deviendra rédacteur de l’Arbeiterzeitung de Chicago. Il conti­nua Freiheit après la mort de Johann Most, se lia à Emma Goldman (avec laquelle il était délégué des États-Unis au congrès d’Amsterdam de 1907) et il fut un des corédacteurs de Mother Earth d’Emma Goldman.

Johann Baptist (ou Jean-Baptiste, comme il préférait s’appeler) Wilquet (1866-1940) était né à Mayence, comme Rocker (et comme un troi­sième anarchiste allemand qui joua un certain rôle dans le mouvement anar­chiste français : le mystérieux Dr Nathan-Ganz [1]. Il avait passé quelques années en Suisse (où il reviendra de nouveau pour quelques semaines, avant d’être expulsé en juillet 1894 pour glorification de l’attentat de Caserio). C’est pourquoi Rocker n’avait pas fait sa connaissance anté­rieurement. II restera à Paris, y sera condamné à plusieurs reprises, entre autres en 1899 pour possession d’armes, et fit partie du comité d’orga­nisation du Congrès antiparlementaire de Paris (19-22 septembre 1900, qui fut interdit). Expulsé de France le 21 mars 1902, il revient pour quelque temps en Allemagne avant de rejoindre Rocker à Londres en 1903. Il est élu membre du secrétariat de l’Internationale anarchiste à Amster­dam en 1907 (avec Rocker, Malatesta, Alexander Schapiro et John Turner), et restera toute sa vie à Londres. Pen­dant la guerre de 1914-1918, il est l’un des rares Allemands qui ne sont pas internés car tout le monde le prend pour un Français. Ce fut un de ces militants d’arrière-plan qu’on connaît trop peu et qui continua à aider, ici ou là, étant encore peu avant sa mort un des distributeurs de Spain and the World.

Par l’intermédiaire de Jean Grave, Rocker avait comme clientèle un cer­tain nombre de libraires du quartier Latin. De cette façon, il arriva à gagner sa modeste vie. Dès janvier 1893 (plus tôt qu’il ne le rappelle lui­-même dans ses mémoires), il est intro­duit par son ami Niederle, un anar­chiste tchèque, parmi les anarchistes juifs — un événement qui, finalement, changera toute sa vie. Mais passons de nouveau la parole à la police pour voir comment elle surveillait la vie d’un militant ordinaire nommé Rocker­-Schmidt (Schmidt était le nom que Rocker utilisa à Paris pendant quelque temps).

Depuis l’arrivée du relieur Roc­ker, de Mayence, le mouvement vers l’anarchie se dessine très nettement. Rocker est venu dimanche (i.e. 15 jan­vier 1893) à la réunion des israélites du groupe de Montmartre, et il a longue­ment péroré. Il était accompagné des fortes têtes du parti des indépen­dants (...). Les discours de Rocker ont tous pour but de convaincre les groupes de fusionner avec celui des anarchistes allemands de Londres, de manière à ne former qu’un seul grand parti possédant des ressources et des effectifs imposants. (rapport du 21 janvier 1893)

Samedi soir (i.e. 4 février) a eu lieu au café du lion de Belfort la grande bataille entre les socialistes et les anarchistes allemands, car il n’est plus possible de désigner autrement que par ce nom d’anarchistes les mem­bres du cercle des indépendants. Tous ces gens-là ont versé dans l’extrême anarchisme. L’assistance était nombreuse. Les indépen­dants étaient presque au complet. (...) Rocker a développé pendant une heure et demie toute sa critique contre les députés socialistes et le parlementa­risme. La discussion qui a suivi a duré jusqu’à 2 heures du matin. On a appris au cours de la soirée que Rocker était un réfugié et qu’il s’était soustrait par la fuite à l’action de la justice alle­mande. D’après ce que ses amis racon­tent (mais est-ce bien la vérité ?), il aurait couru le risque d’être condamné aux travaux forcés pour six ou sept ans.

[Et maintenant suit un bel exemple de la façon policière de spéculer... ]

A moins qu’il y ait exagération dans ce fait, le crime dont il est accusé doit être d’une nature particulière. Pour lèse-majesté on ne risque que deux ou trois ans ; pour excitation à la révolte, le maximum est de deux ans ; pour haute trahison, il y a risque de quinze ou vingt ans. Il ne reste donc qu’une seule hypothèse applicable au sujet de six ou sept ans, qu’un délit de droit commun commis sous prétexte d’anarchisme.

[Le « bon » policier qui a écrit ce rapport oublie, bien sûr, plusieurs autres possibilités, dont une règlerait le sort de Sepp Oerter, impliqué à la même occasion que Rocker : qu’un article publié dans un périodique dis­tribué par le délinquant constitue un appel au délit de haute trahison ou une infraction à la « loi de la dynamite ». Le responsable de celui-ci encourait le même risque que s’il avait commis lui­-même le délit.]

Cette hypothèse paraît la plus pro­bable car Rocker-Schmidt professe certaines idées qui ont cours dans le camp extrême des anarchistes. Il déclare à qui veut l’entendre qu’il ne répugne pas à voler et qu’en faisant son tour de compagnonnage ou en voyageant il préférait de beaucoup voler à faire la quête.

Reste une autre question à éluci­der : comment a-t-il réussi à prendre la fuite et à gagner la frontière ? Au moindre soupçon de délit commis, les autorités allemandes procèdent à l’arrestation avec une promptitude
inconnue en France. L’accusé ne reste en liberté pendant l’instruction que lorsqu’il a un domicile et que la peine dont il est menacé ne dépasse pas le maximum de deux ans. Aussi, pour l’avoir laissé échapper, il a fallu une certaine complaisance. Cela s’est vu fréquemment pour le recrutement des agents provocateurs.

Ainsi, avec l’auréole d’un persécuté, Rocker a pu parvenir à l’étranger pour faire ce métier tout en prétendant être en fuite. Toutes ses allures semblent indiquer qu’il appartient à cette catégorie de gens.

Est-ce qu’il faut ajouter que ce n’est que de la fantaisie pure ? Mais pour­suivons avec quelques autres exemples de rapports policiers.

M. Janovsky, le rédacteur en chef de l’Arbeiter Zeitung, organe des révolutionnaires israélites russes [2], a parlé dimanche (26 février 1893) dans la salle du café Charles, boulevard Barbès, n° 2, devant un nombreux auditoire composé de réfugiés juifs russes, rou­mains, etc. Cette réunion comptait une centaine d’assistants. Parmi les indé­pendants, on voyait Rocker­-Schmitt. Rocker-Schmitt n’a pu s’empêcher de prendre la parole et de refaire un de ses discours.

On a appris qu’il se prépare quel­que chose de mystérieux dans le groupe des indépendants, et ce quelque chose se trame à l’insu du bureau, c’est-à-dire de Sauser, Zack et Biermann. C’est plutôt le groupe Nie­derle, Rocker el Kampffmeyer qui a l’initiative de cette affaire. Vers la fin de cette semaine, Rocker-Schmilf quit­tera Paris pour quelque temps, pour revenir après une courte absence. Les préparatifs de l’expédition et bien des circonstances semblent indiquer qu’il s’agit d’une mission spéciale très mystérieuse. Le voyage s’effectuera soit à Londres, soit en Suisse. (...)

Voyage à Londres

En effet, Rocker se rendra à Lon­dres pour une quinzaine de jours en mars 1893 ; il y rencontra les membres du comité de rédaction d’Autonomie pour discuter du sort du périodique. Il fut décidé d’arrêter la publication et on demanda à Rocker d’écrire le dernier article — ce qui fut fait finalement par Bernhard Kampffmeyer.

Kampffmeyer (1867-1942) a été aussi un des « Jeunes » les plus remar­quables de Berlin. D’une famille assez riche, son père fut un des plus grands libraires et antiquaires de cette ville, comptant parmi ses clients Karl Marx. Il passa les années 1892-1894 à Paris et aida financièrement un bon nombre de camarades et de périodiques anarchis­tes. Il était un ami proche de Kropot­kine (dont il était aussi, avec Gustav Landauer, le traducteur), de Paul Reclus, Félix Fénéon, Alexandre Cohen et, bien sûr, de Rocker. Avant le procès des Trente, il s’enfuit avec Paul Reclus à Londres. En 1900, il fut le fondateur du mouvement des cités­-jardins en Allemagne. Il resta anar­chiste toute sa vie et fournit régulière­ment des articles à la presse anarchiste française, avant tout aux Temps nou­veaux et, dans les années 20 et 30, aux publications de La Révolte et aux Temps nouveaux de Grave, à Plus loin de Paul Reclus et Marc Pierrot [3].

En avril, la police sait que Rocker­-Schmidt est revenu de ses voyages. Il s’est rendu une première fois à Lon­dres et ensuite il est allé à Cologne. L’objet de son absence avait pour but, croit-on, l’organisation du congrès des anarchistes. Il est venu à la réunion des israélites de Montmartre (...). Lundi (17 avril), la réunion des indépen­dants a été nombreuse. On y a vu beaucoup de têtes nouvelles. (...) Rocker-Schmidt n’est venu que tard dans la soirée.

la question des troubles de Belgi­que a été discutée et l’on a parlé de l’intervention allemande. (...) Rocker­-Schmidt a pris la parole sur la question de l’intervention et, grâce à son insis­tance, on a résolu d’adresser un mani­feste aux compagnons de la province rhénane. Ce manifeste sera écrit à Paris, mais imprimé en Allemagne. On a constaté que le jeune homme à peti­tes moustaches, qu’on avait pris pour Baginski, se nomme Wilke (i.e. Jean­Baptiste Wilquet). Il porte maintenant un béret bleu et a une mèche ramenée sur le font.

A cette époque, Rocker vit de nou­veau avec une femme qu’il avait fré­quentée auparavant à Mayence ; ils prennent un appartement au 15, rue Fontaine-au-Roi où est né, le 30 août 1893, leur fils prénommé également Rudolf (1893-1949). Pendant quelque temps, il dirige un petit magasin de reliure avec Shlomo Seinwel Rappo­port, révolutionnaire russe qui, plus tard, sous le pseudonyme de Sh. Anski, devint un des écrivains juifs les plus connus. Rocker a maintenant du travail assez régulièrement, et d’abord pour la bibliothèque populaire russe Lavroff-Gotz [4]. Fin avril 1893, il fait la connaissance d’Elisée Reclus qui, comme il le dit lui-même, est heureux de pouvoir de nouveau discuter en alle­mand. En outre, ils parlent longue­ment de Johann Most et de Freiheit, qu’ils admirent tous les deux et dont ils aiment le style rabelaisien. Un des pré­sents que Rocker reçoit de Reclus, après une de ses visites, est la collection reliée des cinq premières années de Freiheit...

Le 5 février 1894, il rencontre des copains anarchistes pour passer la nuit ensemble afin d’être présents, au matin du 6, place de la Roquette, à l’exécu­tion de Vaillant. Quelques semaines plus tard, il quitte Paris et habite les huit mois suivants à Saint-Denis, place Victor-Hugo. Après l’assassinat de Sadi Carnot par Sante Caserio à Lyon, le 24 juin 1894, et le procès des Trente en août, Leopold Zack, Niederle et d’autres amis de Rocker furent arrêtés et expulsés (Rocker avait déjà été expulsé le 30 novembre 1893 mais la police ne le trouvant pas, elle ne put lui notifier cet arrêté...). Le Club des socialistes indépendants cessa toute activité, comme le groupe juif, et la bibliothèque russe ferma ses portes. Comme la plupart de ses autres clients n’osaient plus employer un anarchiste, Rocker se décida finalement à quitter Paris. Il partit la nuit du 31 décembre 1894 et arriva au matin du 1er janvier à Londres.

Retours à Paris

Mais ses séjours à Paris ne se termi­nent pas à cette époque car, après 1900, il y vint au moins une fois par an pour donner des conférences principa­lement aux anarchistes juifs. La police n’en prend connaissance qu’en 1906 et le rapporte l’année suivante : Il est connu en France depuis quinze ans environ et fut expulsé par arrêté minis­tériel du 30 novembre 1893. Comme il ne faisait en France que de courts séjours, cet arrêté ne lui fut notifié que le 2 octobre 1906. Il a obtenu le 21 octobre 1907 une autorisation de rési­der en France, sous réserve de bonne conduite.

Or, le 23 novembre, il est venu à Paris pour prendre part aux réunions organisées par les groupes anarchistes, et notamment à une fête que donnaient les Juifs russes à la salle du Petit Jour­nal, 21, rue Cadet. Il a raillé dans cette réunion tous les partis politiques, disant que tous, la social-démocratie comprise, n’étaient qu’une nouvelle forme de religion. L’anarchiste, a-t-il dit, veut une société où les individus soient leurs propres maîtres et où il n’y ait pas d’abstractions : ni Dieu, ni État, ni propriété.

Dans une autre réunion donnée par les ouvriers casquettiers, à la Bourse du travail, le 29 novembre, il a préconisé avec force détails le sabotage et l’action directe. Les réunions étaient attendues avec impatience par les anar­chistes russes privés depuis un an de la parole de Rocker, qui est pour un théoricien impeccable.

On voit que Rocker n’a point tenu compte des conditions de la « bienveil­lante » autorisation de séjour qui lui a été accordée. Il s’ensuivit, naturelle­ment, que l’arrêté d’expulsion retrouva force de loi le 7 novembre 1908, lors d’une autre visite de Rocker. Néanmoins, il continua à venir à Paris une ou deux fois par an jusqu’en 1914 et, moins régulièrement, pendant les années 20. Cependant tout cela eut finalement une conséquence, forte­ment regrettée par Rocker en 1933, quand il sollicita après sa fuite d’Alle­magne due aux nazis l’autorisation de résider en France. (La Ligue des droits de l’homme intervint pour soutenir cette démarche.) Elle lui fut refusée et il résidera finalement aux États-Unis.


[1On peut se référer à l’article que Heiner Becker a consacré au Dr Nathan-Ganz, « The Mystery of Dr Nathan-Ganz », in The Raven n° 6, octobre 1988 (NDR).

[2Saul Yanovsky (1864-7939) fut en fait le rédacteur de l’Arbeiter Fraint (l’Ami des ouvriers), organe des socialistes et anarchis­tes juifs de Londres, que Rocker rédigea de 1898 à 1914.

[3La réplique fameuse de Fénéon pendant le procès des Trente, rapportée aussi par Maitron dans Le mouvement anarchiste en France, affirmant que Kampffmeyer ignorait le français, n’avait aucun fondement.

[4Celle-ci se trouve aujourd’hui à l’Institut international d’histoire sociale d’Amsterdam.