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La social-démocratie et la guerre - Introduction
mercredi 15 avril 2026, par (CC by-nc-sa)
INTRODUCTION [1]
Depuis la rédaction du texte qui suit – Berlin, juillet 1924 –, il a suffi de mettre en évidence quelques faits et gestes de la social-démocratie pour non seulement y ajouter une nouvelle partie, mais aussi constater combien ces réflexions, bien qu’avant tout historiques, ont été écrites pour une application pratique, désormais confirmée par les événements actuels.
Puisque désormais, malgré les déclarations de paix et les congrès pour la paix, la paix entretient elle-même les conditions d’un risque de guerre permanent, il n’est plus nécessaire d’attendre le déclenchement de la prochaine guerre mondiale pour comprendre ce que signifie le combat et l’antimilitarisme social-démocrates. Du moins si la guerre elle-même ne nous l’avait pas déjà appris. Mais les journaux nous font oublier, et comme c’est imprimé noir sur blanc, on croit à la tromperie d’aujourd’hui et non plus à celle d’hier.
Depuis lors, le procès Ebert [2] a montré avec une franchise surprenante comment, pendant la guerre, le socialisme et les travailleurs furent trahis par les dirigeants sociaux-démocrates. Il constitue une illustration remarquable du texte qui suit cette introduction. Avec les deux procès sociaux-démocrates qui suivirent — ceux d’Auer et de Barmat [3] — ce parti et ce système partisan furent éclairés d’une manière plus crûe que par la critique la plus violente que l’on puisse imaginer. Il fut démontré comment l’embourgeoisement de ce parti, comment le parlementarisme et le ministérialisme aboutissent finalement — et ne peuvent qu’aboutir — à la corruption et à la trahison. D’un parti qui sortirait indemne de ces trois procès, on peut dire, en paraphrasant Karl Kraus [4] : « Le parti qui digère cela a un bon estomac ! »
Écrasez l’infâme !? [5] Qu’on n’oublie pas que cette classe ouvrière qui, en l’occurrence, devrait pourtant s’insurger, a été éduquée pendant un demi-siècle au social-démocratisme sous un Empire prussien. Certes, cette corruption ne touche pas seulement le parti allemand, mais elle s’étend aussi au-delà des frontières hollandaises et imprègne toute la Deuxième Internationale, dite socialiste. Car il ne s’agit pas des personnes, mais du système. Et ce système se manifeste en Allemagne sous la forme de trahison politique sournoise, de réaction brutale, de corruption. Il se manifeste autrement ailleurs. Ces Ebert et Scheidemann, ces Noske et Auer, ces Bauer et Heilmann, ils s’appellent ailleurs Macdonald et Vandervelde, Renaudel et Boncour [6]. Ils incarnent ce que Kropotkine indiquait : « Le socialisme ne peut être réformiste. S’il cesse d’être révolutionnaire, il tombe aux mains de la réaction. » Car lorsque le gouvernement « antimilitariste », « socialiste » de Macdonald— qui poursuit la politique impérialiste du gouvernement conservateur, pour ensuite en laisser la gestion au même gouvernement et la voir continuer sur le même pied — construit des navires de guerre et développe l’aviation, cela n’a rien à voir avec le socialisme et la paix ; c’est au contraire une préparation capitaliste à la guerre, donc une réaction. Quand, en Autriche, l’adversaire le plus acharné de l’abolition de l’armée professionnelle c’est la social-démocratie et qu’elle appelle les « jeunes chômeurs(!) sociaux-démocrates » à s’engager dans l’armée, précisément parce que cette armée est un instrument docile d’un général fasciste, c’est de la réaction, et en plus infâme. Quand les sociaux-démocrates français soutiennent la guerre coloniale impérialiste et votent les crédits de guerre, c’est là encore de la réaction, qui dévoile toute la phraséologie antimilitariste et met en lumière le véritable caractère de cette lutte contre la guerre, social-patriotique. Dans cette guerre au Maroc, comme dans toute guerre préparée par le gouvernement Poincaré, provoquée par un général fasciste et menée dans l’intérêt du capital bancaire français, il s’agit de débouchés et d’« exploration », c’est-à-dire d’exploitation — sous prétexte que la culture française est en danger et que la civilisation occidentale doit être défendue contre les barbares — avec des chars, des escadrons d’avions et des gaz toxiques. Pour la énième fois, il s’est avéré que ce parti préfère l’intérêt national et capitaliste à l’intérêt le plus élémentaire du prolétariat, blanc ou « de couleur ». Cette image s’est renouvelée lors du congrès de la IIe Internationale tenu récemment à Marseille, qui rejoint les considérations qui suivent et les confirme encore une fois avec éclat.
On ne peut attendre de cette Internationale des ministres et de Barmat ni qu’elle combatte la guerre, ni qu’elle l’empêche. Elle ne peut pas empêcher la guerre, car elle est elle-même une composante essentielle du capitalisme bourgeois qui, comme cela a été déclaré à juste titre à Marseille, est la cause principale de la guerre. Certes, Hilferding [7] a combattu le slogan « Le capitalisme, c’est la guerre, le socialisme, c’est la paix » en le qualifiant d’obsolète. Non pas qu’il ait enfin reconnu ouvertement (ce qui est évident et le devient chaque jour davantage) que ce socialisme social-démocrate n’assure en aucun cas la paix, mais il voulait défendre la thèse que le capitalisme, lorsqu’il est géré par des ministres socialistes, ne signifie pas nécessairement la guerre !
Le socialisme serait la paix ? Oui, mais pas le « socialisme qui veut conquérir l’État ». Car à mesure qu’il progresse sur la « voie du pouvoir », c’est le socialisme qui est conquis par l’État et les paroles prémonitoires de Domela Nieuwenhuis, qui servent de devise à ces réflexions, se confirment :
sera la destruction du socialisme.
[1] Paris, 14-9-1925.
[2] (N.d.l.T.) Il s’agit du procès Friedrich Ebert (1924). Après la Première Guerre mondiale, Ebert, membre du parti socio-démocrate (SPD) devient président de la République de Weimar (1919–1925). Il est accusé par des milieux nationalistes d’avoir participé à une grève pendant la guerre (1918) et donc d’avoir « trahi la patrie » et contribué à la défaite allemande. Ebert poursuit en justice pour diffamation. Le tribunal reconnaît que les accusations de haute trahison sont fausses, mais admet officiellement qu’il a participé à une grève politique pendant la guerre. Pour la gauche révolutionnaire, le procès révèle surtout la collaboration du SPD non seulement avec l’ordre impérial et militaire, mais aussi avec l’armée contre les révolutionnaires (notamment lors de l’écrasement des spartakistes en 1919). Le procès devient donc une arme polémique contre la social-démocratie réformiste.
[3] (N.d.l.T.) Il s’agit du « procès Auer » : Erhard Auer (1874–1945) était un dirigeant du SPD en Bavière. Pendant la Révolution allemande de 1918–1919, la Bavière connaît l’insurrection de la République des conseils de Bavière). Le SPD bavarois, dont Auer fait partie, participe à la répression du mouvement révolutionnaire avec l’aide des corps francs (Freikorps). Le procès autour d’Auer concerne son rôle politique et ses responsabilités dans la répression et évidemment les luttes internes au mouvement ouvrier. Auer devient un symbole de la social-démocratie qui réprime les révolutionnaires au nom de l’ordre. L’« affaire Barmat » (1924–1925), quant à elle, concerne un gros scandale financier de la République de Weimar. Les frères Julius Barmat étaient des hommes d’affaires liés à des milieux du SPD qui ont obtenu des prêts publics et des faveurs administratives grâce au soutien des socialistes. La faillite de leur entreprise, au-delà de la corruption et du favoritisme révèle surtout les collusions entre milieux d’affaires et social-démocrates. La gauche révolutionnaire dénonce alors l’embourgeoisement du SPD.
[4] (N.d.l.T.) Karl Kraus (1874–1936), écrivain autrichien connu pour sa plume satirique contre le militarisme, la presse et l’hypocrisie politique.
[5] En français dans le texte original.
[6] (N.d.l.T.) Arthur Lehning dresse une galerie de dirigeants sociaux-démocrates européens accusés de trahison et de réformisme. En Allemagne, Philipp Scheidemann (dirigeant du SPD qui a proclamé la république en 1918 et symbolise la voie parlementaire), Gustav Noske (ministre SPD qui a réprimé violemment les révolutionnaires spartakistes en 1919), Otto Bauer (théoricien marxiste, dérivé vers un réformisme étatique) et Friedrich Heilmann (dirigeant SPD associé à l’appareil parlementaire). Au Royaume-Uni : Ramsay MacDonald (premier ministre travailliste qui a maintenu la politique impériale britannique - marine, armement). En Belgique, Émile Vandervelde (figure majeure du socialisme belge, ministre pendant la guerre et partisan de l’Union sacrée) et en France, Pierre Renaudel (socialiste réformiste, favorable à la défense nationale), Joseph Paul-Boncour (politicien socialiste devenu ministre, favorable aux alliances militaires) et Raymond Poincaré (président puis chef du gouvernement français, associé à une politique nationaliste).
[7] 7 (N.d.l.T.) Rudolf Hilferding (1877–1941) était social-démocrate, membre du SPD et théoricien du capitalisme financier. Dans Le Capital financier, il a analysé la fusion du capital industriel et du capital bancaire, la concentration et la cartellisation des entreprises, le rôle croissant des banques dans le contrôle de l’économie et le lien entre capital financier et impérialisme (dont Lénine s’est largement « inspiré » pour L’Impérialisme, stade suprême du capitalisme). Ministre des Finances de la République de Weimar (1923 puis 1928-1929) et partisan d’une transformation socialiste par voie parlementaire, Hilferding a intégré l’État bourgeois au lieu de le renverser, exerçant évidemment une politique réformiste.
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