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En marge des Lois Laïques [1]
La Tache noire ou La leçon de géographie, 1887 - Albert Bettannier
dimanche 29 mars 2026, par (CC by-nc-sa)
Une constatation historique essentielle, c’est que l’enseignement des masses populaires et la formation des élites ont suivi deux processus nettement différents et qui ne sont même pas parallèles. Les joindre, les confondre jusqu’à un certain niveau, ce fut l’idée force de ceux qui ont milité – particulièrement pendant l’entre-deux guerres de 1918 à 1919 – pour la Rénovation de l’Enseignement et la démocratisation de l’Université.
L’Histoire de l’Enseignement populaire prouve que celui-ci a toujours été soumis à des nécessités politiques. Le développement de la société industrielle et capitaliste impose « l’alphabétisation » de la classe ouvrière (vérité historique qui se vérifie encore aujourd’hui dans les pays en voie de développement).
Mais en France, l’introduction des lois laïques doit être interprétée du point de vue de la volonté des républicains opportunistes et radicaux et même d’une fraction des anciens orléanistes, de vaincre l’Eglise catholique, non parce que chrétienne mais parce que catholique au sens originel du terme, c’est-à-dire ultramontaine, donc placée au-dessus des États, soumise au Pape... souverain étranger. Les églises : luthériennes en Allemagne, anglicane en Grande-Bretagne, orthodoxe en Russie tzariste sont nationales, soumises à l’État national, au souverain national. La bataille laïque fut beaucoup plus violente et sanglante dans les pays latins (on sait qu’en Italie, l’Ecole subit encore les effets des accords de Latran, conclus par Mussolini et le Pape, maintenus dans la Constitution en 1946, grâce au vote des communistes). Qu’on ait envisagé en France la formation d’une église chrétienne nationale... à coloration calviniste... ce qui tendrait à le prouver, c’est l’influence des protestants dans le personnel politique de la Sainte République !
Le caractère politique de l’Ecole primaire, gratuite, laïque, obligatoire est encore attesté par un régime qui, jusqu’en 1945, soumettait – seuls parmi les enseignants – les instituteurs et institutrices à l’autorité du Préfet et non à celle de l’inspecteur d’Académie qui restait soumis au représentant du gouvernement central.
Mais ce qui pour nous reste singulièrement édifiant, c’est que l’instruction gratuite et obligatoire, réclamée par toutes les organisations ouvrières et socialistes, figurait dans le programme de la Première Internationale et fut, pendant sa courte existence, l’une des premières réalisations de la Commune de Paris qui imposa naturellement la laïcité [1].
SOUS L’ORDRE MORAL !
Historiquement, l’Assemblée Versaillaise de 1871 à 1875 usurpa le pouvoir constituant, à la faveur d’une imposture « pacifiste » et de la féroce répression de la Commune. Les ruraux avaient voté en majorité contre le jusqu’auboutisme gambettiste et le jacobinisme parisien. Dès ses débuts à Bordeaux, l’Assemblée excluait Garibaldi et provoquait la démission de Victor Hugo. A Versailles, elle utilisa Thiers dans l’écrasement prémédité de la classe ouvrière parisienne et le chassa lorsqu’il prétendit prolonger son « omnipotence » provisoirement accordée, et se poser en « protecteur » d’une République conservatrice.
Il n’était plus question des révolutionnaires ou des socialistes, massacrés, déportés... ou neutralisés lors de la sanglante répression de la Commune. La peur des classes dirigeantes se traduisait par la persécution de tous les républicains fidèles. Et catholiques ou voltairiens, les Versaillais se réjouissaient de spectaculaires et massives démonstrations populaires, lors des pèlerinages de Lourdes, de la Salette, de Paray le Monial, en 1873, et souriaient d’apaisante béatitude en entendant le « vrai chant national » (sic) Sauvez la France, par votre Sacré-Cœur...
, remplaçant la hideuse Marseillaise
(resic !).
Malheureusement, le salut se localisa dans le temps et les lieux. Le Sacré-Cœur de Jésus saigna en vain... Les provocations de l’ultramontanisme sous l’infaillibilité du Pontife de Rome proclamée en 1870, quelques semaines avant la prise de Rome par les troupes du Roi d’Italie, eurent comme premier effet de rassembler tous les Républicains et pas mal d’orléanistes sous le signe d’un nationalisme gallican et anticlérical. La majorité versaillaise déjà grignotée et dévalorisée par des élections partielles et les élections cantonales s’effondra lors des élections générales de 1876. A une faible majorité conservatrice au Sénat (149 contre 130) s’opposa une nette majorité républicaine à la Chambre des Députés (360 contre 170). Celle-ci s’affirma nettement en invitant, par 304 voix contre 116, le gouvernement à réprimer les menées ultramontaines. C’était le 4 mai 1877. Le 16 mai 1877, Mac Mahon renvoya le ministère modérément républicain de Jules Simon et obtint du Sénat la dissolution de la Chambre des Députés.
Sous « l’ordre moral » de 1873 à 1876, sous le régime dit du Seize mai an 1877, le gouvernement s’employa systématique à chasser les républicains de toutes les administrations. Cependant, malgré une pression officielle, pire que sous l’Empire, les Républicains ne perdirent que 36 sièges, lors du renouvellement de la Chambre des Députés. Des orléanistes libéraux, inquiets des progrès bonapartistes et des prétentions cléricales, s’employèrent, au Sénat, à éviter une seconde dissolution. La Chambre ayant refusé tout rapport avec le ministère formé par Mac Mahon, celui-ci, que Gambetta avait menacé du fameux dilemme : se soumettre ou se démettre, en réalisa successivement les deux termes : sa soumission en 1878, sa démission en 1879. La République triomphait.
Mais cette victoire au sommet ne correspondait pas à une base solidement acquise. Les paysans dépendaient encore économiquement des grands propriétaires, et politiquement des prêtres, sauf dans les régions de vignobles et de cultures maraîchères où les petits propriétaires, peu religieux, étaient économiquement et politiquement indépendants... surtout dans l’Est, les plaines du Sud-Est, les vallées du Sud-Ouest, les versants ouest et nord du Massif Central, le Val-de-Loire et une partie de la région parisienne.
LES CHEFS LAÏQUES DÉPASSÉS PAR LES EXÉCUTANTS DE LEUR POLITIQUE
Il ne serait pas sans intérêt de situer ainsi géographiquement les origines du syndicalisme universitaire. Car la grande propriété foncière, le grand patronat, les hauts fonctionnaires demeuraient liés à l’Eglise et aux cadres de l’Armée. Pour établir le nouveau régime, pour vaincre l’ultramontanisme, pour utiliser la centralisation bureaucratique au profit de la nouvelle classe dirigeante (celle du capitalisme financier et industriel), pour consolider l’État national auquel la démocratie politique apporta l’adhésion des classes moyennes, il fallait imposer les lois laïques et jeter, sur toutes les régions, les instituteurs, hussards noirs de la République
, dans la bataille contre le cléricalisme et la Réaction. Seulement, comme toujours, on peut d’en haut déclencher le mouvement, mais on ne peut longtemps maîtriser son rythme et le bloquer lorsque les premiers objectifs strictement limités ont été atteints. Lancés dans la lutte anticléricale et républicaine par les gouvernements « opportunistes », les instituteurs, par la vitesse acquise, allaient dans leur majorité s’orienter vers le radicalisme – et le dépasser lorsque les radicaux furent à leur tour installés au pouvoir.
Dès 1890, les grands bourgeois conservateurs, fortement secoués par la renaissance d’un socialisme révolutionnaire et par le « coup de gong » des attentats anarchistes, désirent vivement une réconciliation avec les catholiques ralliés dans leur majorité à la République. En 1892, on entend les premières bombes de « la propagande par le fait ». Et le journal catholique La Concorde
écrit, le 24 avril 1892 : Donnez-nous des générations d’athées, et les anarchistes praticiens de la propagande par le fait deviendront vite légion. L’explosif plus effroyable que celui inventé par Ravachol, c’est l’Ecole sans Dieu
.
Lorsque la lutte reprit au début du XXe siècle, contre les instituteurs laïques, les cléricaux allèrent beaucoup plus loin et rendirent responsables les « satyres diplômés de la République » (sic !) de tous les vols, crimes, attentats aux mœurs commis sur tout le territoire.
Aux grandes manœuvres de 1905, un coup de fusil tiré contre un colonel, manquant son but, blesse un soldat. Impossible de découvrir le coupable. Ce n’était pourtant pas difficile. M. Renauld dans le catholique « Soleil » n’hésite pas : Les instituteurs doivent être satisfaits ; leurs élèves sont complets ; ils fusillent les officiers
. Et il prévoit le jour où les instituteurs seront l’objet de l’universel dégoût et où chacun leur jettera des pierres et même des ordures au visage
. L’Ecole sans Dieu fabriquant des anarchistes devient naturellement l’Ecole sans Patrie
qui apprend à fusiller les officiers.
Ce qui cependant explique beaucoup mieux que ces délirantes diatribes, l’évolution du personnel enseignant primaire vers le radicalisme, puis vers le socialisme, c’est que l’école laïque, en délivrant paysans et ouvriers de l’opium du peuple
, aboutit nécessairement à la contestation des pouvoirs établis.
C’est Jaurès qui, dans son discours du 21 novembre 1893, a exprimé la logique interne d’un mouvement universel, en des phrases magnifiques, souvent reproduites :
Vous avez interrompu la vieille chanson qui berçait la misère humaine et la misère humaine s’est réveillée avec des cris. C’est vous qui avez élevé la température révolutionnaire du prolétariat et si vous vous épouvantez aujourd’hui, c’est devant votre œuvre. C’est parce que vous sentez vous-mêmes que le mouvement socialiste sort de toutes nos institutions que vous êtes acculés aujourd’hui pour le combattre à une œuvre rétrograde
.
L’OBLIGATION MILITAIRE
Cette idée, force du jaurésisme que le socialisme est naturellement engendré par la Démocratie – discutable sans doute et que les marxistes n’acceptent pas sans réserves (quoique Marx ait expliqué la révolution permanente par les insuffisances de la Révolution de 1789) éclaire sans nul doute l’évolution politique du personnel enseignant primaire. Ajoutons que les lois militaires de 1889 et de 1892, en imposant le service militaire à tous les enseignants, en les obligeant à subir le Droit commun, en leur supprimant un privilège qui les alignait sur les clercs de l’Eglise, ont sans doute contribué à les intégrer dans la population laborieuse, et aussi à développer chez un grand nombre d’entre eux, l’antimilitarisme spontané des paysans et ouvriers.
Dire cela, ce n’est pas minimiser la vocation sociale de l’instituteur. Mais en instituant l’enseignement gratuit, laïque et obligatoire, les hommes d’État opportunistes semblaient conférer au plus humble desservant de l’Université, une sorte de cléricature laïque, pour ne pas dire de sacerdoce. Et cela pouvait contribuer à l’établissement de ce culte patriotique s’opposant au cléricalisme, ultramontain et cosmopolite par définition. Mais le prêtre du clergé séculier bénit, au nom de l’Eglise, des cérémonies familiales, mondaines et nationales dans lesquelles il ne peut figurer comme acteur – le mariage et le baptême – par exemple, alors qu’il n’a pas droit à une épouse et à des enfants. Restant au port, l’évêque bénit le vaisseau qui prend le large. Et celui qui invoque le Dieu des Armées pour assurer la victoire de son souverain ne saurait prendre place dans l’armée qu’il veut victorieuse. On se place à un autre point de vue lorsqu’on figure dans la masse des exécutants. Et en écoutant les ordres, contre-ordres, menaces, injures de l’adjudant Flick, on ne distingue plus l’autel du culte patriotique sous le sac et les godillots du soldat.
LA CRISE DE L’AFFAIRE DREYFUS
L’évolution du personnel enseignant demeuré, dans sa grande majorité, fidèle aux idées « anticléricales » de Jules Ferry et de Paul Bert, aurait suivi un cours normal, d’un rythme lent, si une grande crise politique n’avait détruit l’équilibre des forces, divisé le peuple français en deux partis irréductibles, discrédité l’Armée et la Justice, ruiné le prestige des gouvernants et des législateurs, engagé l’Eglise dans une bataille dont l’issue sera l’abolition du Concordat et la séparation de l’Eglise et de l’État.
Il s’agit de l’affaire Dreyfus qui éclata en 1894, ne fut close juridiquement qu’en 1906, fournit jusqu’en 1914 un critère de classement politique et aujourd’hui encore provoque des explications, des interprétations contradictoires et même des polémiques. Pendant la guerre 1914-1918, dans une école primaire supérieure parisienne (réservée à des enfants de la petite bourgeoisie et des classes moyennes) un jeune élève ayant annoncé que son père officier était sous les ordres du lieutenant-colonel Dreyfus, ce fut un cri d’indignation presque unanime parmi ses camarades. Au procès d’Hélène Brion – institutrice féministe, pacifiste, syndicaliste, secrétaire de la Fédération des Syndicats d’instituteurs, traduite devant le Conseil de Guerre en 1917, sous l’inculpation de haute trahison, puis de défaitisme – l’avocat Oscar Bloch, ayant insinué que peut-être des pièces du dossier n’avaient pas été soumises à la Défense, s’attira cette dénégation – courageuse – du colonel présidant le Conseil de Guerre : Nous ne sommes pas les juges de l’Affaire Dreyfus
. Il y a quelques années, un magazine historique – dirigé par le fils de Roland Garros, héroïque pionnier de l’aviation – osait, entre autres affabulations ahurissantes, reprendre une explication rocambolesque de l’Affaire... Notons encore le succès de l’émission de télévision consacrée à Emile Zola ou plutôt au rôle de celui-ci dans l’Affaire Dreyfus.
Ainsi, après de nombreuses révolutions, après l’épopée sanglante de la Commune, après les guerres et les bouleversement du XXe siècle, il est encore possible d’évoquer l’Affaire Dreyfus sans profiter des séductions de la découverte et de l’insolite. Et transmis par quatre générations successives, le nom de Dreyfus symbolise encore l’antisémitisme d’un côté, la Démocratie, l’anticléricalisme et même l’antimilitarisme de l’autre.
Nous n’avons pas l’intention de reprendre le débat sur l’affaire elle-même. Si l’on veut en connaître l’essentiel, nous recommandons l’ouvrage de la collection Kiosque l’Affaire Dreyfus et la presse
de Patrice Boussel. Une monstrueuse erreur judiciaire, un infernal parti-pris de la part des accusateurs, une fabrication officielle de faux, la solidarité par-delà la tombe entre les artisans de la falsification, les réalisateurs conscients de la monstruosité juridique – et les défenseurs distingués et honorables de l’Armée et de l’Eglise (sans parler de l’entêtement grossièrement stupide d’hommes d’État). En face de cela ; la ténacité de quelques isolés, puis l’ampleur du mouvement débordant les objectifs précis des promoteurs et finalement noyant dans la masse dreyfusarde, l’élite dreyfusiste (on peut lire ou relire pour comprendre ce drame d’une génération l’admirable livre de Roger Martin du Gard : Jean Barois). Tout cela reste du domaine d’une réalité dramatique dépassant la fiction romanesque. On sait aujourd’hui que le Capitaine Dreyfus fut arbitrairement choisi, que d’ailleurs il n’a jamais accepté d’être le symbole de la justice
(ce Dreyfus-là, écrivait-il en 1935, à Victor Basch, président de la Ligue des Droits de l’Homme, c’est vous autres qui l’avez créé, ce n’est pas moi) – que l’ignoble ruffian Esterhazzy a été formellement signalé comme traître à la France par Schwartzkopen attaché militaire allemand dans Ses mémoires posthumes
– que dans ses propres mémoires, l’ambassadeur Paléologue dénonce, sans le nommer, un général vendu à l’Allemagne – que le colonel Henry fut un faussaire criminel que l’on suspecta même d’avoir été complice de traîtres – que le général Mercier, ministre de la guerre en 1894 dont, au début de l’Affaire, Henri Rochefort l’ancien Communard devenu boulangiste, férocement antidreyfusiste, nationaliste tapageur) dénonçait l’incurie, la bêtise et la mauvaise foi, accusé ensuite formellement par Emile Zola de s’être rendu complice, tout au moins par faiblesse d’esprit, d’une des plus grandes iniquités du siècle
, céda au chantage des antisémites... parce qu’il avait peur ou parce qu’il craignait des révélations déshonorantes.
Le lieutenant colonel Henry, après avoir avoué sa falsification se suicida le 31 août 1898. Or, à une souscription ouverte en 1899, dans la Libre Parole, pour permettre à la veuve du faussaire de poursuivre en justice les accusateurs de son mari, participèrent des écrivains comme François Coppée, Pierre Louys, Paul Valéry... Paul Léautaud avait offert 20 F à la condition que l’on porte sur la liste la mention : « POUR l’ordre, CONTRE la justice et la vérité ». On supprima la deuxième motivation et il protesta vainement. Sur la liste de souscription, on a lu : Un curé de campagne qui fait des vœux pour l’extermination des deux ennemis de la France : le juif et le franc-maçon...
– L’abbé Cras, ex-lieutenant, pour une descente de lit en peau de youpins, afin de la piétiner matin et soir
– Un capitaine de l’Est qui fait des théories morales sur le youpin à ses hommes et engage ses camarades à en faire autant...
.
Les hitlériens sont allés beaucoup plus loin et beaucoup plus efficacement dans l’activité antisémite... ils n’ont pas dépassé un tel crétinisme dans l’abjection... C’était en 1899. En 1900, Mercier qui disait quelques mois auparavant : dans cette affaire, il y a sûrement un coupable... c’est lui ou c’est moi
fut élu sénateur de la Loire-Inférieure et mourut en 1921, grand officier de la Légion d’Honneur.
En 1931, le Théâtre de !’Ambigu dut interrompre les représentations d’une pièce de deux auteurs allemands : l’Affaire Dreyfus, traduite par Jacques Richepin, qui avaient provoqué de violentes bagarres entre les camelots du Roy d’Action Française et des groupes de défense républicaine et socialiste.
(à suivre)
[1] Extraits d’un manuscrit qui devait paraître : De l’Ecole à la Bourse du travail.
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la Révolution prolétarienne n°665 - Avril-Mai 1981