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Les tribulations d’un texte de Max Nettlau : Esquisse d’un historique des utopies
samedi 21 mars 2026, par (CC by-nc-sa)
Lorsque j’ai passé en revue à Paris la bibliothèque d’Eduardo Colombo (1929-2018), après sa mort, je suis tombée sur un dossier en fort mauvais état, qui avait subi une inondation. La moisissure s’étend rapidement aux documents voisins, aussi ai-je sorti ce dossier – qui, à ma grande surprise, contenait des photocopies d’un manuscrit de Max Nettlau en français, daté de 1925. Il n’a pas été simple d’en retrouver la trace.
L’original se trouve dans les papiers de Diego Abad de Santillán à l’Institut international d’histoire sociale d’Amsterdam [arch00004.360] et la correspondance entre Nettlau et Santillán explique ses origines [arch01001.125]. Le texte a été publié en espagnol, d’abord en feuilleton dans l’hebdomadaire anarchiste argentin La Protesta, dix ans plus tard en livre ; plus récemment, une version en anglais est parue chez un éditeur académique.
En janvier 1925, Max Nettlau [1] rédige à toute vitesse une soixantaine de grandes pages sur les utopies, en vue de leur traduction en espagnol. Depuis la fin de la guerre, lui qui avait toujours vécu de la fortune familiale se trouve quasiment sans ressources, suite à l’inflation et aux pénuries qui ravagent l’Autriche. Des amis lui envoient des colis alimentaires, un peu d’argent ; mais il doit se résoudre, à 60 ans, à écrire des articles et des essais pour des éditeurs anarchistes qui les lui paient.
Les compagnons de La Protesta de Buenos Aires lui adressent une somme mensuelle, par l’intermédiaire de Diego Abad de Santillán (1897-1983) qui réside alors à Berlin où il étudie la médecine. Ce dernier tient une intense correspondance et traduit des articles de l’allemand ou du français en espagnol, sans discontinuer et pas toujours très attentivement. Le 21 janvier, il écrit à Max Nettlau [2] :
Recibo en este momento la historia de las utopias ; yo no pensaba pedirle una cosa tan acabada, pero una vez que está casi terminado el trabajo, me alegre, pues tendremos un folleto mas para una oportunidad favorable. Yo creo que sobre esa materia no se ha escrito nada equivalente hasta ahora.
Ce premier lot de 35 pages manuscrites est daté de Vienne, le 19 janvier ; la poste a mis deux jours pour le faire parvenir à Berlin. Nettlau annonce que la suite sera assez longue, mais « Il faut vérifier des détails pour cela – alors je ne peux pas écrire ces chapitres tout de suite ». Les pages 36 à 61 sont toutefois envoyées le 23 janvier déjà. La traduction du texte va paraître dans le Suplemento semanal de La Protesta, du n° 175, 1.6.1925, au 184, 3.8.1925 [3]. Une version en livre ne put être publiée qu’en 1934 (Buenos Aires, Iman, 101 p. ; rééd. à l’identique dans le volume Utopias libertarias, III, Madrid, Tuero, 1991). Elle dit « trad. del alemán por D. A. de Santillán », sans doute par habitude : mais on sait que l’orignal est en français. Il ne figure pas explicitement dans l’inventaire des papiers de Santillán, c’est pourquoi il est resté ignoré depuis un siècle, à de rares exceptions près.
En 1981, à l’occasion d’une recherche sur les utopies, Eduardo Colombo, qui connaissait sans doute le petit volume publié en Argentine, a demandé une photocopie du manuscrit à Rudolf de Jong, notre compagnon chargé des collections anarchistes à l’institut d’Amsterdam. Rudolf lui envoie ces pages, en signalant que les éditions parisiennes Champ libre sont intéressées à la publication. Eduardo lui répond [4] :
Comme nous préparons un livre sur l’Utopie – L’Imaginaire subversif. Interrogations sur l’Utopie [5] – qui contiendra une sélection des textes présentés au colloque de Paris, je pense que peut-être il serait intéressant de se mettre d’accord avec Champ libre pour coordonner la publication ou éventuellement leur proposer notre matériel en raison des meilleures possibilités qu’ils ont d’une distribution.
Aucune suite n’a été donnée à ce projet. Le texte de Nettlau aurait demandé un très gros travail d’édition. Le français de Nettlau est compréhensible mais peu conforme aux règles, il n’est guère publiable tel quel. Les références bibliographiques doivent toutes être vérifiées : or, en 1980, seule une recherche manuelle dans les fichiers des bibliothèques aurait permis cette vérification, tandis qu’aujourd’hui tous les catalogues sont en ligne et la plupart des ouvrages cités sont accessibles sous forme numérique. Seule la traduction en espagnol de l’Esquisse a circulé depuis sa première publication.
Elle est parvenue entre les mains de l’écrivain Régis Messac (1893-1945), spécialiste de la littérature policière et de la science-fiction, pacifiste et liber-taire. Il en rend compte brièvement dans la petite revue polycopiée Simplement (« cette revuette n’est mise en vente nulle part » ; Ivry-sur-Seine, 49 numéros, 1931 à 1939, accessible en ligne sur le site gallica.bnf.fr), estimant qu’elle « mériterait une édition en français ».
Messac n’y a évidemment pas eu accès ; il a retraduit en français une grande partie de la version espagnole qu’il a publiée dans Simplement, du n° 29 (1936) au n° 46 (1938). Il n’a pas pris la peine de vérifier les sources, et les erreurs se sont malencontreusement reproduites jusqu’à ce jour. Son petit-fils, qui anime aujourd’hui la Société des amis de Régis Messac, a songé à la publier avant de connaître l’existence du manuscrit original. Messac a établi par la suite sa propre Esquisse d’une chrono-bibliographie des utopies, restée inédite jusqu’en 1962 : il s’agit d’une bibliographie organisée par date de parution, complétée et corrigée par son éditeur Pierre Versins, où l’on retrouve bien des titres cités par Nettlau.
Cités non sans quelques erreurs et approximations. En 1925, Nettlau est confiné à Vienne et n’a pas accès aux grandes bibliothèques qu’il a assidûment fréquentées avant la guerre, le British Museum et la Bibliothèque nationale de France. Il a accumulé des notes, pas toujours lisibles même par lui ; il se rappelle avoir vu passer tel livre dont les pages n’étaient pas découpées, il ne l’a donc pas lu ; il cite parfois des titres approximatifs ou qu’il a traduits de son propre chef. La version imprimée en espagnol les a enrichis d’erreurs de lecture et de coquilles.
En 2023 est paru chez Anthem Press à Londres un ouvrage au titre intrigant : Max Nettlau’s Utopian Vision. A Translation of Esbozo de historia de las utopias, edited and translated by Toby Widdicombe. Il s’agit en fait de la traduction de l’original français avec des recours fréquents à l’édition espa-gnole, précédée d’une brève biographie et d’un examen de la notion d’utopie chez Nettlau, suivie de notes, d’une vaste bibliographie et d’un index par-tiel. À ouvrage compliqué, édition complexe : on ne sait souvent pas dans quelle langue ont été publiés les titres référencés. Pour 1928, par exemple, Widdicombe indique (p. xxv) : « Publishes ‹ Élisée Reclus, Anarchist und Gelehrter (1830-1905) › (Élisée Reclus, Anarchist and Scholar [1830-1905]), and ‹ Bakunin and the International in Italy › in Il risveglio (The Awake-ning). » Ce dernier ouvrage a été publié en italien à Genève aux éditions du Réveil-Risveglio, la biographie de Reclus en allemand à Berlin [6]. Pour 1935 : « Publishes La anarquía a través de los tiempos (Anarchism through the Ages) in Barcelona. It is brought out by Guild of the Friends of the Book. » Et tout à l’avenant. Nettlau lui-même n’était pas toujours cohérent, mais il écrivait à la main sur un coin de table, sur des feuillets récupérés de vieux imprimés ou des blocs-notes bon marché, sans le moindre correcteur ortho-typographique et sans statut universitaire.
L’éditeur Anthem Press, qui se targue d’avoir de hauts standards académiques et une équipe de professionnels, n’aurait pas jugé bon de soumettre à ces derniers ce premier volume de la collection « Anarchist Studies » ? Dans un ouvrage essentiellement bibliographique (et au prix abusif, comme trop souvent chez les éditeurs dits scientifiques), la confusion entre parenthèses et crochets, entre titres entre guillemets et en italiques est malheureuse, et les coquilles dans les noms propres et les titres ne facilitent pas leur identification. Widdicombe qui a sans doute quantité de compétences aurait été bien inspiré de consulter quelques familiers de Nettlau et quelques connaisseurs de l’histoire des utopies.
J’ai fait et refait une transcription du manuscrit, contrôlé et précisé la plu-part des titres cités grâce aux références trouvées en bibliothèque ou sur la Toile. J’ai corrigé l’essentiel de l’orthographe et des constructions grammaticales erronées, des termes non français, etc. Comme Santillán ne savait sans doute pas l’anglais, Nettlau a traduit les titres écrits dans cette langue, mais je n’ai laissé que les titres originaux, comme pour l’allemand ou les autres langues, sauf lorsqu’il existe des traductions en français.
Le texte est accessible sur le site du CIRA, à l’onglet Publications.
Voir en ligne : Centre International de Recherches sur l’Anarchisme (CIRA)
[1] Max Nettlau (1865-1944), historien de l’anarchisme et biographe de Bakounine. Voir à son sujet « Max Nettlau fait de la rando », Bulletin du CIRA 80 (2024), pp. 49-53, traduit et présenté par Marianne Enckell.
[2] « Je viens de recevoir l’histoire des utopies ; je ne pensais pas vous demander une chose aussi achevée, mais une fois que le travail est quasiment terminé, je m’en réjouis car nous aurons une brochure de plus pour une occasion plus favorable. Je crois que sur ce sujet rien d’équivalent n’a été écrit à ce jour. » Toutes les citations de Santillán proviennent des Nettlau Papers à l’IISG, arch01001.125.
[3] La Protesta et ses suppléments ont été numérisés et sont consultables sur le site du CeDInCI : https://americalee.cedinci.org/.
[4] Brouillon de lettre, Paris, le 26 décembre 1981. Archives CIRA A_067_COL.
[5] Lyon : ACL ; Genève : Noir, 1982 ; le sommaire est publié dans le catalogue en ligne du CIRA, https://www.cira.ch/catalogue/index.php?lvl=notice_display&id=5841
[6] Quelques années auparavant, Nettlau avait écrit à son ami Jacques Gross : « Écrit un petit livre sur Reclus, 100-105 pages, comme le Malatesta – travail soigné au possible et documenté. Ce fut un plaisir à écrire cela. J’écris en français, ce sera publié en espagnol ; cet hiver encore je l’écrirai en anglais pour être traduit en juif à New York (ce sera plus court) et je l’écrirai probablement en allemand (ce sera plus long). » Jacques Gross Papers, IISG Amsterdam, arch00500.
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