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En marge des Lois Laïques [2]
lundi 30 mars 2026, par (CC by-nc-sa)
On excusera le désordre de ces notes dans lesquelles nous avons tenté de placer l’application des lois laïques dans leur contexte historique.
Responsabilités de la presse dans l’Affaire Dreyfus
Certes, aujourd’hui, l’Affaire n’excite plus que la curiosité d’historiens professionnels ou amateurs. La tragédie de l’extermination des Juifs par les nazis, l’existence d’un État israélien suffisamment redoutable ont quelque peu modifié les données du problème juif. Il reste à interpréter objectivement les bouleversements provoqués par l’affaire et ses prolongements politiques.
Là encore, la chronologie peut nous éclairer. C’est la fin en triste fait divers de l’aventure boulangiste : le général « Revanche » se suicida le 30 septembre 1891, à Bruxelles, sur la tombe de son égérie : Madame de Bonnemain. C’est aussi la liquidation du scandale de Panama. En 1888, la Compagnie avait déposé son bilan et l’on apprenait, en juin 1892, que la presse avait touché 24 millions, soit environ 1 milliard 152 millions de francs 1981 ou 115 milliards 200 millions d’anciens francs – et cela dans une seule distribution. Le Gaulois, le Temps, et le Figaro en tête de ce palmarès de la corruption. On n’avait pas oublié le scandale de l’Union Générale, grande banque d’affaires comptant dans son conseil les plus grands noms de l’aristocratie légitimiste et catholique qui, fondée en 1878 pour enlever aux Rothschild leur pouvoir discrétionnaire à la Bourse, avait fermé ses guichets en 1882. L’antisémitisme s’alimentait de la haine des grands serviteurs du trône et de l’autel aux appétits contrariés, et des épargnants que leur enthousiasme pour la bonne cause avait ruinés et humiliés. Il fallait se venger des juifs rendus responsables de cette faillite.
La grande presse se roulait dans les plis du drapeau tricolore pour se nettoyer de la boue de Panama. La trahison d’un capitaine juif !... on ne pouvait trouver de formule publicitaire plus alléchante. Patrice Boussel impute à la presse toute la responsabilité de la « fabrication » de l’Affaire. Il est difficile de croire à une sorte de génération spontanée. Mais on demeure confondu par la richesse de l’imagination feuilletonesque. Il semble impossible que nos pères et grands-pères aient pu supporter des affabulations aussi grossières et aussi grotesques, des mensonges aussi puérils, des calomnies aussi évidentes.
On a parlé de la bonne foi des journalistes abusés, clamant leur haine du « traître » Dreyfus. Mais, lorsque le Figaro publia, le 28 novembre 1897, des lettres du commandant Esterhazy [1], contenant des phrases aussi révélatrices que celles-ci : Je suis absolument convaincu que ce peuple (le peuple français) ne vaut pas la cartouche pour le tuer... si on venait me dire que je serais tué demain comme capitaine des uhlans en sabrant des Français, je serais certainement parfaitement heureux. Je ne ferais pas de mal à un chien mais je ferais tuer cent mille Français avec plaisir... Comme tout cela ferait triste figure dans un rouge soleil de bataille, dans Paris pris d’assaut et livré au pillage de cent mille soldats ivres...
. La presse patriote, ne pouvant douter de l’authenticité de ces lettres (dont le Figaro publia le lendemain la reproduction photographique – ce qui prouva d’ailleurs l’identité de l’écriture du commandant et de celle du fameux bordereau imputé à Dreyfus) jugea cette publication attristante pour les amis de Dreyfus, car ils doivent être aux abois... pour publier ces lettres écrites par le commandant à une heure d’exaspération.
. Et lorsque celui qui regrettait de ne pas être capitaine des uhlans
fut acquitté par un conseil de guerre, hâtivement constitué, ce fut accueilli par les délirantes acclamations d’un public édifié par la presse... patriote [2].
Une telle aberration de l’opinion publique n’est évidemment pas invraisemblable aujourd’hui. Elle reste cependant exceptionnelle. Ce que l’on a appelé « le bourrage de crânes », pratiqué par la presse pendant la guerre de 1914-1918 n’a pas dépassé ce niveau. Et on peut se féliciter que, si faibles qu’elles soient, des minorités aient pu se faire entendre aussi bien au début de l’Affaire Dreyfus que pendant la Grande Guerre, malgré la censure. Les images de la presse sous des régimes totalitaires suffisent pour justifier une distinction qualitative plus que quantitative. Même, sous l’occupation, la presse autorisée parce que pro-hitlérienne, n’a jamais atteint la perfection dans l’ignominie de la presse allemande après la synchronisation nazie et de la presse soviétique pendant les procès de Moscou.
Et pendant la crise de l’Affaire Dreyfus, les violences de la Libre Parole d’Edouard Drumont, de L’Intransigeant d’Henry Rochefort éveillèrent tout naturellement le doute chez des esprits libres, et les outrances caricaturales de la presse cléricale réveillèrent la vigilance des libres penseurs.
Les premiers dreyfusistes
Au début, deux des hommes politiques français qui incarnèrent la bataille pour la révision du procès Dreyfus, Georges Clemenceau et Jean Jaurès ne doutaient pas de la culpabilité du capitaine. Il n’est peut-être pas inutile de souligner que celui qui prit l’initiative de la première manifestation dreyfusiste : Bernard Lazare, avait professé des opinions anarchistes... ce qui sans doute le rendait indépendant à l’égard des partis et des entreprises électorales. Juif alsacien, libre-penseur – dont Charles Péguy (pas encore dévoyé par la frénésie nationaliste) traça, en de fort belles pages, une haute et noble figure – il s’orienta après l’Affaire vers une sorte de sionisme explicable et déconcertant à la fois. Sa brochure publiée à Bruxelles en 1895 : Une erreur judiciaire – La vérité sur l’affaire Dreyfus avait séduit des universitaires honnêtes par la rigueur de sa démonstration. (Notons en passant qu’écrivain et poète, Bernard Lazare appartenait à l’école symboliste, dite aussi décadente qui ne s’accordait guère avec le naturalisme d’Emile Zola).
Il n’est peut-être pas inutile non plus de rappeler qu’Alfred Dreyfus, comme Scheurer-Kestner, viceprésident du Sénat, l’un des premier dreyfusistes (d’ailleurs protestant) étaient également Alsaciens. Or, qu’ils soient juifs, protestants, catholiques ou athées, les Alsaciens nés avant 1870, qui avaient opté pour la France en 1871, manifestaient presque tous un patriotisme intransigeant, ombrageux et revanchard. Je puis incidemment invoquer un témoignage familial. Mon grand-père maternel, soldat de l’Empire pendant sept ans, médaillé de la campagne du Mexique, engagé volontaire en 1871, jugeait sacrilège la moindre plaisanterie antimilitariste. Mon grand-père paternel avait perdu deux de ses fils en pleine jeunesse. En août 1914 (lors de la stupide offensive alsacienne déclenchée pendant que les troupes allemandes s’engageaient massivement vers Charleroi), il déclarait : Pourquoi faut-il que Ferdinand et Lucien (ses deux fils) soient morts. Ils seraient entrés les premiers dans Mulhouse.
J’ajoute que l’option pour la France ne les avait pas enrichis. Le premier, porteur de journaux, à 70 ans, mourut de congestion un matin de 1910. Le second, qui avait dû se loger avec ses six enfants dans un taudis de la rue Oberkampf, ne quitta l’atelier que pour survivre, paralysé, pendant près de dix ans.
Les anarchistes et les marxistes demeurèrent d’abord – et tout naturellement – des spectateurs ironiques de cette mêlée. Un capitaine – même juif – lié à des capitalistes, aurait trahi la France capitaliste et militariste. Quelle rigolade ! Le youpin Dreyfus, galonnard, patriote jusqu’au bout des orteils, gratte-papier au Ministère de la Guerre, maquignonnait des secrets de polichinelle, qu’on garde précieusement dans cette sale boîte...
(La Sociale des 20-27 septembre 1896).
Les Temps Nouveaux, revue anarchiste, reconnaissait qu’il n’est rien de plus répugnant qu’un traître et son acte
. Mais il est plaisant de voir les simagrées de tous ces fantoches se ruant avec acharnement sur Dreyfus, dont le seul tort est de s’être laissé prendre.
La Petite République, dans laquelle Jaurès devait publier plus tard une série d’articles dreyfusistes sous le titre « Les Preuves », ouvrait ses colonnes à l’avocat Alexandre Zevaès, socialiste, guesdiste, défenseur en 1918 de l’assassin de Jaurès, puis biographe du tribun socialiste – qui se déshonora une première fois en insultant, le 10 novembre 1896, Bernard Lazare : ce distingué représentant du high life anarchiste, l’un des plus fidèles admirateurs de Sa Majesté Rothschild vient de publier en Belgique une brochure tapageuse... nouvelle manœuvre dans la campagne sournoise engagée par les journaux de la finance et de la juiverie pour faire douter l’opinion de la culpabilité du traître.
Le Père Peinard, journal rédigé par Emile Pouget, l’un des rédacteurs de la Charte d’Amiens de 1906 (charte de la C.G.T.), anarchiste et syndicaliste, écrivait encore, le 21-28 novembre 1897 : ... qu’il soit innocent ou coupable, je m’en tamponne le coquillard ! j’ai beau reluquer sur toutes les coutures, je ne trouve en lui que l’officier.
(à suivre)
[1] Le commandant Esterhazy a avoué être l’auteur du fameux bordereau, pièce essentielle de l’accusation contre Dreyfus. Les mémoires posthumes de l’attaché militaire allemand de l’époque, Schwartkopen – publiées après la guerre de 1914-1918 – ne laissent aucun doute sur son rôle d’espion au service de l’Allemagne.
[2] C’est ce scandaleux acquittement qui poussa Emile Zola à composer le fameux « J’accuse », publié sur toute la première page de l’Aurore, le journal de Clemenceau.
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La Révolution Prolétarienne N°666 – Juin 1981