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12 novembre 1910

Ricardo Flores Magón : « Liberté politique »

Par Ricardo Flores Magón

CC by-nc-sa

Regeneración (4e époque) n°11 - 12 novembre 1910

Nous désirons que nos camarades les déshérites comprennent bien ce qu’est la liberté politique et les bénéfices qu’elle peut apporter aux peuples. Nous sommes convaincus que la liberté politique, par elle-même, est impuissante à faire le bonheur des peuples, et c’est pour cela que nous travaillons avec obstination pour faire comprendre au peuple que son réel intérêt est de travailler pour la liberté économique, qui est la base de toutes les libertés, la solide fondation sur laquelle peut s’élever le grandiose édifice de l’émancipation humaine.

La liberté politique donne à l’homme le droit de penser, le droit d’émettre ses idées, le droit de se réunir, le droit d’exercer le métier qui lui plaît, le droit de se déplacer librement sur le territoire national, et entre beaucoup d’autres droits et prérogatives, il a le droit de voter et d’être élu pour les charges publiques lors d’élections populaires. En contre-partie de ces libertés il a des obligations, les principales étant : le paiement des contributions pour les dépenses publiques, le service gratuit aux autorités lorsque celles-ci ont besoin de l’aide des citoyens, l’obligation de servir comme soldat.

Nous avons déjà expliqué plusieurs fois que l’infériorité sociale du prolétaire et du pauvre en général rend complètement illusoire la liberté politique, c’est-à-dire, qu’il ne peut en jouir. L’ignorance et la misère rendent l’homme incapable de penser et d’émettre ses idées, et même s’il y arrivait, celles-ci seraient d’une infériorité intellectuelle si prononcée, que leur influence serait nulle par l’impossibilité de les faire prévaloir sur la brillante argumentation des hommes instruits. Intellectuellement donc, le prolétaire est subordonné au savoir des hommes instruits qui par le fait même de leur culture jouissent de commodités et ont, par conséquent, des idéologies qui correspondent à la vie facile des hautes classes de la société, dont l’intérêt est de conserver ces facilités d’existence qui ne se basent pas sur un principe d’égalité et de justice sociale, mais sur l’inégalité même, du fait de la différence de facilités d’existence entre les classes, hautes et basses, de la société. On peut voir, par là, que la libre émission de la pensée profite, presque exclusivement, aux classes bourgeoises. Le droit de réunion est également illusoire pour le prolétariat, en vertu de son infériorité intellectuelle qui le subordonne, naturellement, logiquement, aux classes cultivées qui, s’il s’agit de réunion politiques, se sert alors de la masse comme force numérique pour battre une rivalité électorale, ou pour faire changer de politique un gouvernement ou simplement d’estrade sur laquelle on peut s’exhiber et briller.

Illusoire est, également, le droit d’exercer un métier qui nous plaît. L’ignorance et la misère rendent l’homme incapable de se consacrer librement à l’exercice d’une profession, droit dont seules peuvent jouir les classes hautes qui ont l’argent pour payer les études de leurs enfants. Egalement, il faut posséder des biens pour travailler à son compte. Il ne reste au prolétariat d’autre droit que celui d’exercer un métier quelconque, et même pour exercer ce métier il faut jouir d’une certaine indépendance économique et posséder une certaine instruction, conditions en général que les pauvres ne remplissent pas.

Ce qui a été dit sur les droits politiques ici énumérés, est valable, avec de légères variantes, des autres droits. Pour jouir des droits politiques, il faut l’indépendance économique et l’instruction, et tout homme qui se consacre sincèrement à travailler pour le bien-être du peuple doit lutter, de toutes ses forces, pour un changement des conditions politiques et sociales existantes, par d’autres qui garantissait l’indépendance économique, base de l’éducation et de la liberté, même relative grâce à laquelle le prolétariat puisse s’unir, s’éduquer et s’émanciper enfin.

Le droit de vote est aussi illusoire pour la même raison qui rend illusoires les autres droits, dont l’ensemble est ce qu’on appelle la liberté politique. L’ignorance et la misère placent les pauvres dans une situation d’infériorité qui les subordonne, naturellement et logiquement, à l’activité politique des hautes classes de la société. Pour des raisons d’éducation, d’instruction et position sociale, les classes hautes assument le rôle de dirigeants dans les luttes électorales. Les individus des classes hautes, en vertu de leur indépendance économique, disposent de davantage de temps que les prolétaires pour se consacrer à des occupations autres que celles de la vie courante et même, les classes dirigeantes font de la politique la seule occupation de leur vie. Tout cela contribue à ce que le prolétariat, qui est obligé de travailler, jour après jour, pour pouvoir survivre, ne puisse prendre à son compte la direction des campagnes politiques, soit obligé de se subordonner aux travaux des classes dirigeantes, les travailleurs se contentant de jouer le rôle de votants dans les farces électorales. Le choix des candidats, l’élaboration des programmes de gouvernement, le plan de la campagne électorale, la propagande, et tout ce qui requiert activité et discernement, est pris en charge par les dirigeants de la campagne électorale, car même dans le cas où il se formerait des assemblées spéciales de travailleurs, ce qui en sortirait ne serait rien d’autre que le reflet de ce qui se fait dans les assemblées électorales des classes dirigeantes, dont elles sont le simple reflet. De tout cela il résulte que les pauvres n’ont d’autre droit que celui de signer le bulletin de vote et de le porter aux urnes : mais sans être fixés sur les qualités des personnes qu’ils doivent élire, dont ils ne connaissent que ce qu’en disent les propagandistes des classes dirigeantes.

De cela les travailleurs –et les pauvres en général– ne gagnent rien, si ce n’est de changer de maître, maître qui ne va pas travailler pour les intérêts des pauvres, mais pour ceux des classes hautes de la société, car ce furent celles-ci qui en réalité, le portèrent au pouvoir.

Voici comment la liberté politique, par elle-même, n’a pas le pouvoir de rendre le peuple heureux. Le besoin urgent, non seulement pour le Mexique, mais pour tous les peuples cultivés de la terre, c’est la liberté économique qui est un bien qui ne peut être conquis par les campagnes électorales, mais par la prise de possession des biens matériels tels que la terre, ainsi que la dignification et l’ennoblissement de la classe ouvrière au moyen de meilleurs salaires et de la réduction des heures de travail, ce qui, comme nous l’avons beaucoup répété, donnera au prolétariat l’opportunité de s’unir, d’étudier ses problèmes, de s’éduquer et finalement de s’émanciper.

A travers ce qui vient d’être exposé on voit que, en réalité, le peuple n’exerce pas, ne peut exercer les droits politiques ; mais cela ne l’empêche pas de subir la loi. Il n’a d’autre droit que celui de mourir de faim ; mais il est obligé de payer des contributions pour que vivent aisément ceux qui, précisément le dominent. La brillante Armée, les policiers de toutes sortes, les fonctionnaires politiques, judiciaires, municipaux et administratifs, depuis les plus hauts jusqu’aux plus humbles, les membres des chambres législatives fédérales et des États et une ribambelle d’employés grands et petits, doivent être payés par les contributions de tous genres, directes et municipales, droits de douane, du Timbre, qui pèsent exclusivement sur les épaules du pauvre, parce que s’il est vrai que les riches payent pour les affaires qu’ils détiennent, ils récupèrent ce qu’ils payent au gouvernement en augmentant les loyers des maisons, les marchandises en général. De ce fait, les pauvres sont les seuls à payer les dépenses du Gouvernement, parmi lesquelles il faut ajouter les subventions à la presse pro-gouvernementale, les gratifications qu’il accorde aux plus vils et plus bas des flatteurs, et les sommes importantes que les hommes qui gouvernent prélèvent sur les caisses publiques pour augmenter leurs richesses.

Mais là n’est pas la seule obligation des pauvres. Entre autres, il y a le service gratuit qu’on doit effectuer, soit par des rondes pour garder les intérêts des riches, soit en réparant les routes pour que les voitures des riches roulent mieux, et beaucoup d’autres services de ce genre, exécutés gratuitement par ceux d’en bas pour ceux d’en haut, et, comme digne conclusion de la moquerie avec laquelle on paye la candeur des peuples, le prolétariat doit donner ses meilleurs fils à la caserne et ses plus belles filles au lupanar, pour qu’on assassine les fils lorsqu’ils se mettent en grève ou réclament leurs droits, et que ses filles soient salies par les petits messieurs, et aussi les vieux, de la sainte bourgeoisie. Obligations, charges, affronts, misère, prostitution, crime, ignorance, désunion, voilà le sombre cortège de malheurs que la liberté politique accorde au peuple, lorsqu’on la considère comme la panacée qui doit soigner toutes les maladies de l’humanité. La liberté, ainsi, est un édifice sans base solide et incapable de tenir debout. Ce dont le peuple a besoin pour jouir de liberté est l’émancipation économique, base inébranlable de la vraie liberté.

 

Regeneración (4e époque) n°11 - 12 novembre 1910