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15 octobre 1910

Ricardo Flores Magón : « Chair à canon »

Par Ricardo Flores Magón

CC by-nc-sa

Regeneración (4e époque) n°7 - 15 octobre 1910

C’est l’heure de réfléchir. Depuis des siècles la tâche de penser, de réfléchir a été l’apanage de ce qu’on appelle les classes dirigeantes de la société : les intellectuels et les riches. La masse ne pensait pas et, naturellement, ceux qui l’ont fait à sa place se sont remboursés avantageusement de ce « service », au préjudice de celle-ci. Mais le moment est venu de décider si nous, les pauvres, nous allons continuer sous la direction intéressée des intellectuels et des riches, ou si, vaillamment nous prenons à notre compte l’étude de nos problèmes, et confions à nos propres forces la défense de nos intérêts. Il est temps de le faire ; choisissons : ou troupeau manipulable ou phalange d’êtres conscients ; la honte ou la gloire.

Manipulées dans l’intérêt des classes dirigeantes, les masses prolétariennes ont versé leur sang à travers les temps. Il y a toujours eu un mécontentement parmi les pauvres, mécontentement provoque par la misère et l’injustice, par la faim et l’oppression. Par là-même, le prolétariat a toujours été prêt à se révolter, avec l’espoir d’atteindre, par la victoire, un changement favorable à ses intérêts ; mais les prolétaires n’ont pas pensé par eux-mêmes, car les classes dirigeantes l’ont fait pour eux, ce sont elles qui ont acheminé les tendances des mouvements insurrectionnels, et elles ont été les seules à tirer profit des sacrifices de la classe ouvrière.

Voyez donc, combien il est important que le prolétariat entreprenne, pour son propre compte, la conquête de son bien-être. Chaque fois que les classes dirigeantes ont besoin de la force du nombre pour s’assurer une victoire qui leur profite, ils ont recours au prolétariat, à la masse toujours disposée à se révolter, sûrs de trouver dans la foule des héros qu’ils méprisent cordialement, mais qu’alors ils adulent, flattent leurs passions, et ils vont même jusqu’à applaudir et stimuler leurs vices et leurs égarements, de la mime façon qu’on passe la main sur le dos des bêtes, pour les soumettre par la douceur, lorsqu’il n’est pas nécessaire d’employer le fouet.

De cette façon les masses prolétaires ont été jetées dans la guerre, ont été poussées à réaliser des entreprises contraires à leurs intérêts. Guerres de conquête, guerres commerciales, guerres coloniales, insurrections politiques, tout a été fait avec le sang des prolétaires, frénétiquement applaudis lorsqu’ils risquaient leur vie comme des héros, méprisés et rejetés le lendemain de la victoire. Car il faut semer le grain, garder le troupeau, faire des vêtements, construire des maisons ; pour cela les héros sont descendus à coups de pied du piédestal où les avaient montés les flatteurs des classes dirigeantes, pour aller reprendre leur travail dans le sillon, dans l’atelier, dans l’usine, dans la mine, dans le chemin de fer, chacun d’eux ayant comme seul bénéfice, un pauvre morceau de papier où figure la déclaration officielle de leur bravoure, une médaille de cuivre qu’ils porteront sur leurs haillons des grands jours, et quelques cicatrices, en plus des mauvaises habitudes contractées dans la promiscuité des casernes, tandis que les intellectuels et les riches se partagent les terres du pays conquis par le sacrifice de la plèbe, et ils gaspillent dans l’orgie et le luxe le copieux butin que les affamés ravirent aux vaincus.

Et tout cela s’est répété depuis des temps immémorables ; ceux d’en-bas toujours trompés ; ceux d’en-haut toujours bénéficiaires. sans que l’expérience ait ouvert les yeux du troupeau ; sans que la déception, constamment répétée, ait fait évoluer la masse, l’ait faite penser. La foule actuelle est la même foule enflammée et innocente qui porta sur ses épaules les grands capitaines de l’antiquité : la foule d’Alexandre le Grand, celle de Sirus, la plèbe de Cambyse, le troupeau de Scipion, les multitudes d’Hannibal, les barbares d’Attila, pensaient de même que les foules napoléonniennes, que celles conquérantes du Transvaal, la plèbe américaine de Santiago et de Cavite [1] et les légions jaunes triomphatrices en Mandchourie. La psychologie des masses contemporaines est la même que celle des messes françaises en 1789, des masses de Hidalgo en 1810, des masses républicaines du Portugal de nos jours. Toujours la même chose : le sacrifice des généreux prolétaires au bénéfice des classes dominantes ; la souffrance et la douleur des humbles au profit des intellectuels et des riches.

Il en a toujours été ainsi, parce que les prolétaires n’ont jamais orienté les mouvements populaires vers un but favorable à leurs intérêts, et ils ont toujours obéi aux ordres de la minorité dominante qui, naturellement, a toujours travaillé en faveur de ses intérêts de classe. Ainsi, par exemple, dans les guerres de conquête, dans les guerres commerciales et coloniales, guerres que le gouvernement d’une nation déclare au peuple d’une autre nation pour étendre ses domaines territoriaux ou conquérir des marchés qui consommeront les produits industriels ou agricoles de la nation dominatrice, le prolétariat n’a rien fait d’autre que donner son sang sans obtenir, en échange, aucun bénéfice matériel. Les grands industriels, les grands commerçants, les banquiers et les hommes du Gouvernement sont ceux qui profitent de ces guerres. Au prolétariat il ne lui reste que la gloire, si gloire il peut y avoir à commettre des assassinats sur une grande échelle, commis contre des peuples étrangers, pour satisfaire l’absurde cupidité des rois de L’industrie, de la banque et du commerce. Est-il plus heureux le prolétariat anglais d’aujourd’hui, après le triomphe des armées anglaises dans le Transvaal ? Est-il plus heureux le peuple des États-Unis après le triomphe de l’armée de son pays sur celle d’Espagne ? Le japonais d’aujourd’hui, jouit-il de plus de commodités depuis son triomphe sur la Russie ? Rien de cela : Anglais, Américains et Japonais continuent à affronter les mêmes problèmes sociaux aggravés encore davantage par l’accroissement du pouvoir que donnèrent aux classes dirigeantes l’agrandissement territorial ou l’acquisition de nouveaux marchés.

En ce qui concerne les révolutions, on peut observer le même résultat. Faites seulement pour obtenir la liberté politique, les masses de prolétaires qui les firent triompher avec leur sang, ont été esclaves après les mouvements insurrectionnels autant qu’elles l’étaient avant de le verser. Notre propre histoire nous fournit des exemples suffisants pour démontrer cette grande vérité, qui peut paraître blasphématoire à ceux qui n’essayent pas d’approfondir ces questions, aux conservateurs d’institutions politiques déjà tombées en complet discrédit. L’insurrection de 1810, qui nous donna l’indépendance politique, n’eût pas le pouvoir de donner au peuple, affamé de pain et d’instruction, ce dont il avait besoin pour son développement, et cela est dû au fait que le prolétariat ne prit pas la décision de réaliser pour son propre compte sa rédemption, en orientant le mouvement du martyr Miguel Hidalgo vers une fin profitable à la classe ouvrière. Le mouvement d’insurrection contre Santa-Anna [2], fomenté à Ayulta [3] et qui eût comme résultat la promulgation de la constitution de 1857 n’eût pas, lui non plus, le pouvoir de donner au peuple pain et instruction. Il lui donna des libertés politiques qui, comme on sait, profitent seulement à ceux qui occupent des postes importants dans la vie politique et sociale, mais pas au prolétariat qui, par son manque d’argent, d’instruction et même de représentation sociale, se trouve subordonné en tout à la volonté des classes dirigeantes. Du mouvement d’Ayutla, le prolétariat ne sut tirer aucun profit, pour ne pas avoir su l’orienter dans le but d’obtenir un bénéfice pour sa classe. L’insurrection de Tuxtepec [4], qui entraîna le peuple derrière le drapeau « Suffrage effectif et non réélection », conquit pour les masses la possibilité d’obtenir des postes lors d’élections populaires, et eût pour résultat le despotisme dont aujourd’hui nous souffrons tant du point de vue politique, que de la recrudescence de la misère et de l’infortune de la classe ouvrière, parce que la classe ouvrière ne prit pas en charge la direction du mouvement révolutionnaire de Porfirio Díaz, et parce qu’elle a confia son avenir aux classes dirigeantes de la société.

Maintenant une nouvelle révolution est en train de fermenter. Les excès de la tyrannie de Porfirio Díaz blessent tout le monde, prolétaires et non prolétaires, hommes et femmes, vieillards et enfants. Le pouvoir politique étant accaparé par une infime minorité fait que, bon nombre de personnes des classe dirigeantes se sont vues obligées de laisser à cette infime minorité la part de pouvoir qu’elles détenaient dans les gouvernements précédents, et s’occupent maintenant, naturellement, à travailler pour la reconquête de leur pouvoir. Comme toujours, ces classes dirigeantes se tournent vers le prolétariat ; maintenant qu’ils ont besoin de ta force du nombre, elles le caressent, le flattent, misent sur la ruse traditionnelle d’applaudir ce qu’habituellement elles censurent ; elles passent la main sur le dos du monstre pour l’attirer par la douceur, et dés le lendemain de la victoire, acquise par le sang, le sacrifice, l’héroïsme des masses de prolétaires, elles n’ont aucun remords à rendre plus dur l’esclavage dans les haciendas, plus pénible et moins rémunérateur le travail dans les usines, les ateliers et les mines.

Prolétaires : il est temps de réfléchir. Le mouvement révolutionnaire ne peut s’arrêter, il faut qu’il éclate par la nature mime des causes qui le produisent ; mais il ne faut pas avoir peur de ce mouvement. Il est préférable de le désirer et même de le précipiter. Il vaut mieux mourir en défendant l’honneur, défendant l’avenir des familles que de continuer à souffrir, au milieu de la paix, l’affront de l’esclavage, la honte de la misère et de l’ignorance. Mais, camarades, ne laissez pas aux dites classes dirigeantes le soin de penser pour vous et d’arranger la révolution de façon ce qu’elle soit favorable à leurs intérêts. Participez activement au grand mouvement qui va éclater, et faites qu’il prenne la direction souhaitée pour que la révolution soit cette fois-ci profitable à la classe ouvrière. Parcourez les pages de l’Histoire et vous y constaterez que, dans les combats où prirent part les classes dirigeantes, vous avez joué le rôle de chair à canon, et ceci tout simplement parce que ce n’était pas vous qui pensiez, ce n’était pas vous qui aviez entrepris votre propre rédemption. Souvenez-vous que l’émancipation de la classe ouvrière doit être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes, et cette émancipation commence par la prise de possession de la terre. Enrôlez-vous, donc, pour la grande révolution ; mais en ayant le désir de prendre la terre, de l’arracher des griffes de ces seigneurs féodaux qui aujourd’hui la possèdent. Si nous faisons de cette façon, nous ne serons pas de la chair à canon, mais des héros qui sauront se faire respecter au sein de la révolution et après son triomphe, parce que nous aurons, par la seule reprise de la terre, le pouvoir nécessaire pour atteindre, avec un minimum d’efforts, notre totale libération.

Ayez à l’esprit une fois de plus que le simple changement de mandataires n’est pas source de liberté, et que n’importe quel programme révolutionnaire, ne stipulant pas la prise de la terre par le peuple, est un programme des classes dirigeantes, de celles qui ne veulent pas lutter contre leurs intérêts comme l’histoire le démontre, de celles qui ne s’appuient sur la masse, la plèbe, la populace, que lorsqu’elles ont besoin de héros pour les défendre et se sacrifier pour elles, des héros qui quelques heures après le triomphe, peuvent se trouver avec les flancs saignants, sous l’éperon de leurs maîtres.

Prolétaires : prenez le fusil et groupez-vous sous le drapeau du Parti Libéral ; c’est le seul qui vous invite à prendre la terre pour vous-mêmes.

 

Regeneración (4e époque) n°7 - 15 octobre 1910




[1Ville des Philippines, près de Manille. En 1898, la marine espagnole fut battue par celle des USA.

[2Général mexicain, Dictateur en 1833 et de 1853 à 1855.

[3Ville de l’État de Guerrero.

[4Elle eut lieu en 1873. Le 25 septembre 1873 les Lois de Réforme sont incorporées à la Constitution de 1857.