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L’université et les libertaires

Par E. Axenberg

CC by-nc-sa

Quelle place peut occuper l’Université dans une société anarchiste ? La réponse n’est pas aisée. On trouve peu de chose à ce sujet dans les textes libertaires. Au début du siècle, la sélection était telle que le problème passait pour extérieur au mouvement (à l’exception des universités libres). D’autre part, si les anarchistes ont beaucoup réfléchi aux problèmes de l’éducation, c’était essentiellement dans un but pédagogique et il semblait donc logique de s’intéresser surtout au plus jeune âge.

1- Contre l’élite

Le premier principe libertaire est l’ouverture maximale des universités. James Guillaume dans son Idée sur l’organisation sociale évoque les différentes étapes de l’éducation dans une société anarchiste. A propos des Facultés, il déclare :

Ces établissements seront ouverts à tous et chacun possédant ainsi les moyens nécessaires pour continuer des études sérieuses tout en remplissant ses devoirs de producteur, les hautes études scientifiques seront accessibles à tous ceux qui le voudront.

La réappropriation d’un savoir confisqué par les élites est la condition première de stabilité de la société anarchiste.

Sans cela la question des inégalités sociales ne sera pas résolue.

Cela n’implique pas que le savoir, une fois mis à la disposition de toute la population, verra la disparition des chercheurs spécialisés. L’exemple du Cambodge et de ses savants massacrés, appelle à se méfier des utopies totalitaires qui n’ont rien à voir avec l’anarchisme. Ce serait pure démagogie de nier qu’il existe des dispositions à certains travaux.

Le même James Guillaume évoquait une spécialisation inévitable qui n’est pas incompatible avec nos idées.

Ceux qui, dans les sciences, voueront leur existence à une spécialité et enrichiront le savoir humain de découvertes nouvelles seront probablement un petit nombre...

Bakounine, que l’on présente à tort comme condamnant la science n’écrivait pas autre chose en soulignant la nécessité de techniciens divers.

L’enseignement se divisera naturellement en deux parties, la partie générale (...) et la partie spéciale, nécessairement divisée en plusieurs groupes de facultés dont chacune embrassera dans toute leur spécialité un certain nombre de sciences qui seront particulièrement appelées à se compléter.

Deux services doivent donc être assurés par l’université, d’une part permettre le droit à la culture pour tous ceux qui le désirent, en dehors de leur activité professionnelle et d’autre part assurer une formation scientifique pour ceux qui se spécialisent dans cette branche.

Certains objecteront que c’est conserver l’inégalité sociale qui sévit dans notre société puisque les anarchistes reconnaissent qu’il peut y avoir d’un côté les scientifiques, des techniciens et de l’autre côté de « simples » producteurs. Ce serait oublier le cadre général de la société anarchiste.

Si nous ne remettons pas en cause certains métiers pour lesquels des étudiants sont formés, nous recherchons l’égalité économique et la satisfaction des besoins pour tous. Selon nous, un ingénieur ou un chercheur ne peuvent réclamer un avantage quelconque en raison de leur qualification ou de leur niveau d’études. Leur métier est en effet complémentaire du manœuvre ou de l’employé.

Comme l’écrivait Pierre Kropotkine dans sa brochure Le Salariat : Personne n’a jamais calculé les frais de production de la force de travail. Et on ne peut pas la calculer ! Il n’y a pas de valeur du travail définie par la durée des études.

L’ingénieur, le savant et le docteur exploitent tout bonnement un capital (leur brevet) tout comme le bourgeois exploite une usine ou le noble d’ancien régime exploitait ses titres de naissance.

Cette situation n’est que la conséquence d’une société inégalitaire. C’est pourquoi les étudiants révolutionnaires se doivent de lutter pour l’égalité économique et non, tels les marxistes, admettre une situation qui a donné les résultats que l’on connaît dans les pays de l’Est : le maintien des inégalités et la formation d’une nouvelle classe privilégiée.

C’est l’idée même d’une hiérarchie, d’un travail « qualifié » et d’un travail « simple » que l’on doit combattre.

Par ailleurs, il serait possible d’atténuer la division du travail par l’exécution de tâches auxiliaires (entretien de laboratoires ou de bureaux par les utilisateurs, par exemple).

Un dernier problème se pose : l’orientation scolaire qui assure actuellement la continuité des inégalités. Bakounine, notamment, a étudié cette question en condamnant les diverses autorités (parents, professeurs, groupes divers) qui prétendent déterminer l’avenir des enfants sans tenir compte de leurs aspirations.

L’éducation libertaire au contraire, s’efforce de réaliser l’épanouissement individuel. Par là, elle combat la reproduction de groupes sociaux.

2- Science et Culture

A ce stade de notre réflexion, on pourrait objecter que nous posons certes le problème économique mais que sur le plan culturel la différence hiérarchique entre intellectuel et manuel, semble persister.

C’est là qu’il faut préciser l’opposition irréductible des anarchistes au pouvoir intellectuel et au scientisme. Entendons nous bien : si nous admettons le maintien d’une recherche scientifique et de métiers diversifiés, nous refusons toute autorité basée sur les connaissances (ou sur une autre chose d’ailleurs).

Une société qui serait gouvernée par les savants aurait le gouvernement du mépris, c’est-à-dire le plus écrasant despotisme et le plus humiliant esclavage qu’une société humaine puisse subir. Ce serait aussi nécessairement le gouvernement de la sottise, car rien n’est aussi stupide que l’intelligence orgueilleuse d’elle-même. En un mot, ce serait aussi une nouvelle édition du gouvernement des prêtres. Bakounine.

Une accumulation individuelle du savoir ne saurait procurer une puissance équivalente. Et pourtant ! Le mouvement anarchiste lui-même n’est pas exempt d’une certaine mouvance « d’intellectuels ». Que penser d’individus s’érigeant en donneurs de leçons, critiquant toute structure même fédéraliste pour s’épargner les contraintes militantes et coller des affiches, ou n’admettant une organisation que si elle est à leur botte ?

Ce n’est qu’une réduction des problèmes globaux posés en société par n’importe quel type de savoir. Le polonais Jan Waclav Makhaïski a montré de façon brillante mais trop manichéenne le problème des intellectuels révolutionnaires (intellectuel au sens restreint du terme : celui qui fait métier de penser). Leur discours n’est souvent qu’une mystification à l’usage des masses qui ne comprennent pas ce verbiage. Le marxisme aux écritures saintes en est un exemple.

L’étudiant libertaire ne peut donc parler « au nom des masses », ce sont les opprimés qui prendront la parole et ce, au détriment des intellectuels et des chercheurs en quête de pouvoir. Notre critique n’est pas un populisme primaire. Les connaissances peuvent servir aux révolutionnaires. La vie d’Élisée Reclus, célèbre géographe anarchiste, constitue un exemple de cette action positive. Lui même s’est toujours refusé à une quelconque autorité de par ses connaissances scientifiques et philosophiques.

Les étudiants peuvent déjà participer à la lutte en tentant d’orienter la recherche scientifique dans les deux directions proposées par Michel Bakounine : soulager la souffrance individuelle et indiquer les conditions générales à l’émancipation des individus. Mais ce n’est qu’après la rupture révolutionnaire que ce travail se concrétisera. La création scientifique doit être détachée de son rôle actuel afin de travailler au bien être commun et à l’examen des problèmes sociaux.

En dehors de la recherche, il est possible aux étudiants d’agir : en menant tout d’abord une action spécifiquement étudiante. Il faut par exemple lutter pour l’ouverture de l’Université, c’est-à-dire contre les hausses de droits d’inscriptions (« libérés » actuellement), contre la sélection raciste, donner par contre la possibilité aux salariés et aux non-étudiants d’avoir accès aux cours. On doit aussi combattre l’infantilisation des étudiants (un tutorat, caractérisé par une sorte de directeur de conscience, vient d’être créé !).

L’autonomie maximale dans les études, la possibilité de reconversion sont à défendre. Il faut aussi contrecarrer le noyautage des mutuelles par les partis, s’opposer à l’entrée de l’armée dans les facs (elle contrôle des unités de recherche)... Bref, les problèmes spécifiques sont plus que nombreux.

D’autre part le domaine d’action, tout en restant d’intérêt étudiant, doit être élargi à des problèmes plus généraux : l’antimilitarisme par exemple (d’autant qu’un certain nombre d’étudiants sont sursitaires), l’étude des questions du logement, du chômage... Pour cela un travail d’implantation est nécessaire. Il faut d’abord faire connaître nos idées sur le campus. Cette activité d’information et de réflexion est bien sûr ingrate, mais elle peut porter ses fruits. Lorsque des collectifs seront assez solides, ils permettront un combat de l’envergure décrite ci-dessus.

3 - Organiser l’Université

A. Gestion de l’Université

Mesure la plus urgente : définir les différents degrés de la société fédérale concernée par la gestion de l’université. Au niveau le plus local (commune, quartier) pour les usagers, et au niveau de la région afin de délimiter l’étendue du service. Il serait nécessaire enfin, d’établir une coordination entre régions permettant de résoudre les déséquilibres actuels entre établissements, en équipements et en enseignants...

La gestion des établissements pourrait être confiée à un comité (responsable devant les mandataires) représentant enseignants, usagers, employés, délégués des communes et des régions. La question : syndicats ou conseils est a débattre une autre fois.

B. Les enseignants et la recherche

Le corps enseignant universitaire devra être complètement unifié et les cumuls supprimés. Les mandarins devront disparaître en tant que groupe social, quelque soient leurs opinions politiques. En effet, comme le patronat, ils encaissent un bénéfice, ici sous forme d’un savoir confisqué.

L’enseignement ne doit pas être épargné par la lutte contre l’exploitation. en ce qui concerne les publications et les découvertes, elles devront être diffusées par les structures fédérales afin de ne pas constituer un profit particulier, ce qui est le cas actuellement avec les pressions de l’industrie et de l’édition. Dans ce cas un problème peut se poser et qui est général au projet anarchiste : la motivation. Celle-ci est liée à la puissance des solidarités. Lorsque cela ne fonctionne pas, uns sclérose et une stagnation peuvent se produire, notamment dans le domaine de la recherche.

Nous en sommes parfaitement conscients. C’est pourquoi une société anarchiste se doit d’être en perpétuelle remise en cause et tenter d’apporter des solutions.

Conclusion

L ’action révolutionnaire à l’Université ne doit pas servir de prétexte à l’arrivisme comme cela a été le cas parfois, même inconsciemment. Sait-on que Mai 68 a profité surtout aux classes moyennes en ce qui concerne l’accès à l’université ? Nos propositions s’insèrent dans un projet global de société. Elles impliquent donc le rejet du corporatisme, la remise en cause de certains blocages, notamment concernant le pouvoir intellectuel mais en même temps elles doivent éviter les simplifications populistes. C’est à ce prix que nous pourrons nous développer.