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Cyvoct le malade pas imaginaire

mardi 26 mai 2026, par L. G. (CC by-nc-sa)

Antoine Marie Cyvoct (1861-1930) débar­que en Nouvelle-Calédonie le 2 octobre 1884 pour y purger une peine de travaux forcés à perpétuité. Il doit cette condamnation aux « machinations et artifices coupables » qui ont causé la mort d’un jeune employé lors de l’explosion du café-restaurant L’Assommoir situé sous le théâtre Bellecour. En quoi consistent ces machinations et artifices ? Les magistrats sont bien en peine de le dire à Antoine qui a toute sa vie été convaincu qu’était visé par cette formule un article de journal incendiaire dont il n’est pas l’auteur. Au pénitencier, le temps laissé libre par le travail est pour Antoine d’un ennui mortel. Ses compagnons de géhenne le répugnent et il cherche par tous les moyens un isolement salvateur. La lecture seule le lui apporte. Il occupe un temps l’emploi de bibliothécaire et il réclame de nombreux ouvrages à sa famille. Parmi ceux-ci, des ouvrages de médecine. Il faut dire qu’au bagne les maladies règnent. La Notice sur la transportation à la Guyane française et à la Nouvelle-Calédonie pour l’année 1884 égrène les maladies dominantes à l’arrivée d’Antoine : la dysenterie, les bronchites et pleurésies, la phtisie, l’anémie enfin. Dans une lettre adressée à son jeune frère, il ajoute le scorbut. « Mais celle-ci est moins dangereuse, affirme+ il. Il suffit, aux premières atteintes du mal, pour le faire disparaître complètement, de boire du jus de citron et de manger pendant une quinzaine de jours de la salade amère. J’ai eu ici le scorbut deux fois, et je l’ai guéri de cette manière. » Antoine pratique donc l’automédication. Convaincu d’être de nouveau atteint à la fin 1890, il se diagnostique scorbutique contre l’expertise des médecins et s’autoprescrit un régime hygiénique à base de vin, de viande crue, de viande rôtie, de salade et de légumes en quantité. Antoine écrit donc au directeur pour « [!]’autoriser à acheter sur [s]on pécule un litre de vin de quinquina et un cent d’orange ».

Antoine Cyvoct (1883)

Cette médication est-elle crédible ? Jules Bosse, médecin de la Marine, soutient une thèse en 1886, intitulée Étude comparative du béribéri et du scorbut. Dans celle-ci, il préconise de « modifier le sang à l’aide de citrons, oranges [ ... ] employer les toniques, vin de quinquina, ferrugineux, viande fraîche, légumes frais, bières, etc. ». Quant à Gustave de Beauvais, médecin-chef à la prison de Mazas, il rédige en 1879 une note à la suite d’une épidémie de scorbut ayant frappé la prison. Comme mesures prophylactiques, il conseille l’introduction du citron dans le régime alimentaire, l’usage quotidien des fruits de saison, des légumes verts, du cresson, des oignons, de l’oseille fraîche et plus de viande. La médication est donc bonne quoique le diagnostic puisse être caduc.

Bien que condamné à perpétuité, Antoi­ne Cyvoct reverra son Lyonnais natal. Il est gracié le 3 janvier 1898 et, dès son retour, se lancera dans une campagne électorale, non pour être élu – il se sait inéligible – mais afin d’attirer l’attention sur les autres anarchistes encore au bagne.