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		<title>PARTAGE NOIR</title>
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		<title>Les r&#233;fractaires au service militaire : La hantise des mauvais num&#233;ros (1815-1868) </title>
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		<dc:date>2022-06-16T22:01:00Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Michel Auvray </dc:creator>


		<dc:subject>Agora - Mensuel libertaire</dc:subject>
		<dc:subject>Archives Autonomies</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;Pendant la premi&#232;re moiti&#233; du XIX&lt;sup class=&#034;typo_exposants&#034;&gt;e&lt;/sup&gt; si&#232;cle, le service militaire demeure un v&#233;ritable imp&#244;t sur la mis&#232;re. Les fils de bourgeois paient fr&#233;quemment un rempla&#231;ant tandis que les d&#233;poss&#233;d&#233;s r&#233;sistent, encore en nombre important, &#224; l'enr&#244;lement forc&#233;. Insoumissions et d&#233;sertions c&#232;dent peu &#224; peu le pas &#224; la simulation et aux terribles automutilations : &#224; la contrainte de classe r&#233;pond une r&#233;sistance populaire multiforme.&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://partage-noir.fr/-gavroche-no33-34-mai-aout-1987-" rel="directory"&gt;Gavroche n&#176;33/34 - Mai-Ao&#251;t 1987&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://partage-noir.fr/+-agora-mensuel-libertaire-+" rel="tag"&gt;Agora - Mensuel libertaire&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://partage-noir.fr/+-source-fragments-d-histoire-de-la-gauche-radicale-+" rel="tag"&gt;Archives Autonomies&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://partage-noir.fr/local/cache-vignettes/L150xH75/arton1112-25d39.jpg?1774708579' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='75' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Pendant la premi&#232;re moiti&#233; du XIX&lt;sup class=&#034;typo_exposants&#034;&gt;e&lt;/sup&gt; si&#232;cle, le service militaire demeure un v&#233;ritable imp&#244;t sur la mis&#232;re. Les fils de bourgeois paient fr&#233;quemment un rempla&#231;ant tandis que les d&#233;poss&#233;d&#233;s r&#233;sistent, encore en nombre important, &#224; l'enr&#244;lement forc&#233;. Insoumissions et d&#233;sertions c&#232;dent peu &#224; peu le pas &#224; la simulation et aux terribles automutilations : &#224; la contrainte de classe r&#233;pond une r&#233;sistance populaire multiforme.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;1815. Les Bourbons ont retrouv&#233; leur tr&#244;ne sur invitation du S&#233;nat. D&#232;s le 12 mai, Louis XVIII r&#233;organise l'arm&#233;e. Se dotant de troupes de confiance &#8212; la &#171; maison militaire &#187; du roi &#8212; compos&#233;e d'une part d'hommes issus de la noblesse, d'autre part de r&#233;giments suisses, le souverain s'empresse de dissoudre une grande partie de l'arm&#233;e imp&#233;riale : les trois cinqui&#232;mes des soldats sont renvoy&#233;s dans leurs foyers. La conscription &#233;tant supprim&#233;e, la classe de l'ann&#233;e 1815 est int&#233;gralement licenci&#233;e et toutes les d&#233;sertions ant&#233;rieures sont d&#232;s lors consid&#233;r&#233;es comme de simples &#171; absences sans permission &#187;. D&#233;sormais, l'arm&#233;e de la Restauration entend assurer son recrutement par les seuls engagements volontaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les effectifs ont beau &#234;tre consid&#233;rablement r&#233;duits, encore faut-il couvrir les besoins. Or le peuple qui, vingt-trois ans durant, a d&#251; supporter la charge des guerres de la R&#233;volution et de l'Empire, n'a assur&#233;ment point le go&#251;t de l'uniforme et tient pour m&#233;prisable le m&#233;tier des armes. Les volontaires sont en si petit nombre que, &#224; peine trois ans plus tard, le nouveau pouvoir a recours &#224; l'enr&#244;lement forc&#233;. L'abolition totale de la conscription avait, en 1814, provoqu&#233; un tel soulagement dans le pays qu'il n'est pas question d'y revenir. La loi que le mar&#233;chal Gouvion Saint-Cyr fait voter, le 10 mars 1818, lui substitue donc l'appel. Le principe de l'obligation du service militaire, ainsi r&#233;introduit subrepticement, ne rev&#234;t pas cependant un simple changement de d&#233;nomination, la loi ne visant en effet qu'&#224; combler les carences du volontariat. En cas d'insuffisance des engagements, les quarante mille jeunes qui sont d&#232;s lors incorpor&#233;s annuellement pour accomplir un service de six ans ne repr&#233;sentent, &#224; l'&#233;vidence, qu'une faible partie des recrues disponibles. Le choix des appel&#233;s s'effectue par tirage au sort, le remplacement est admis : telles sont les deux caract&#233;ristiques du syst&#232;me qui, avec des modifications de d&#233;tail, va rester la base du syst&#232;me de recrutement jusqu'en 1868.&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;Une obligation profond&#233;ment in&#233;galitaire &lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Le contingent d'appel&#233;s &#224; enr&#244;ler est d&#233;termin&#233; annuellement, r&#233;parti par d&#233;partements, puis entre les cantons. Chaque ann&#233;e, les jeunes hommes atteignant l'&#226;ge de vingt ans sont donc convoqu&#233;s &#224; la mairie du chef-lieu de canton ou, quand la ville est d&#233;pourvue de b&#226;timent municipal, dans l'&#233;glise de la localit&#233;. L&#224;, en pr&#233;sence des gendarmes et des notables locaux, ils sont invit&#233;s &#224; extraire d'un sac ou d'une urne un num&#233;ro qui d&#233;termine leur ordre de passage devant le conseil de r&#233;vision charg&#233; de juger de leur aptitude physique et des dispenses &#233;ventuelles. Le conseil de r&#233;vision arr&#234;tant son travail d&#232;s qu'il a r&#233;uni un nombre de jeunes gens aptes correspondant &#224; l'effectif prescrit pour le canton, seuls ceux qui ont tir&#233; les num&#233;ros les plus bas sont, de fait, susceptibles d'&#234;tre incorpor&#233;s : voil&#224; les mauvais num&#233;ros. Tous les autres qui, du fait du tirage au sort, n'ont m&#234;me pas &#224; se pr&#233;senter devant le conseil de r&#233;vision, sont &#224; jamais &#8212; et m&#234;me en temps de guerre &#8212; exempts du service militaire : ce sont, au plein sens du terme, les bons num&#233;ros.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Seul le hasard semble, en principe, d&#233;cider du destin de chacun. Or les d&#233;tenteurs d'un mauvais num&#233;ro reconnus aptes &#233;tant autoris&#233;s &#224; fournir un rempla&#231;ant, ceux qui en ont les moyens financiers ne se privent pas de payer plus pauvres qu'eux pour partir &#224; leur place. Les arr&#234;ts du sort ne sont, en d&#233;finitive, in&#233;luctables que pour les plus d&#233;munis. La faiblesse des contingents demand&#233;s, l'absence relative de conflits guerriers, la dur&#233;e m&#234;me du service &#8212; qui para&#238;t paradoxalement mod&#233;r&#233;e, apr&#232;s toute une g&#233;n&#233;ration de guerres &#8212; contribuent &#224; all&#233;ger la charge de l'obligation du service et, en cons&#233;quence, &#224; att&#233;nuer sensiblement l'ampleur du mouvement de r&#233;sistance.&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;Conjurer le mauvais sort &lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Pour &#234;tre moins massive qu'auparavant, l'opposition au service militaire n'en est pas moins largement r&#233;pandue dans bien des r&#233;gions. Les jeunes familles ais&#233;es pouvant l&#233;galement se soustraire &#224; l'obligation, c'est, une fois encore, au sein des milieux populaires que se rencontrent les r&#233;sistances les plus vives. Le tirage au sort lib&#233;rant les deux tiers des appel&#233;s potentiels, les d&#233;poss&#233;d&#233;s ont volontiers recours &#224; des proc&#233;d&#233;s magiques ou religieux, cens&#233;s les aider &#224; tirer de bons num&#233;ros. L'appel des soldats a beau &#234;tre individuel, c'est l'ensemble de la communaut&#233; rurale &#224; laquelle ils appartiennent qui est concern&#233;e et affect&#233;e par le sort. La famille, l'entourage imm&#233;diat du jeune appel&#233; ne se r&#233;signent gu&#232;re &#224; ce qu'il soit aussi longtemps arrach&#233; &#224; leur affection, et la malchance du conscrit se traduit par la privation d'une force de travail, d'une source de revenus indispensables &#224; leur survie. Pour le village, le d&#233;part des jeunes repr&#233;sente la perte de ses &#233;l&#233;ments les plus dynamiques et, par suite, de maris &#233;ventuels.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tous les jeunes soumis au tirage au sort d&#233;sirent ardemment b&#233;n&#233;ficier d'un bon num&#233;ro. C'est m&#234;me le cas de ceux qui sont pourtant d&#233;cid&#233;s &#224; partir : il est bien plus avantageux, en effet, d'&#234;tre exempt&#233; par un bon num&#233;ro afin de pouvoir ensuite s'engager comme rempla&#231;ant, ce qui garantit une substantielle prime. Nombre de pratiques destin&#233;es &#224; porter chance aux appel&#233;s voient alors le jour. Il est de tradition, dans certaines communes de c&#233;l&#233;brer une messe &#224; l'intention des jeunes hommes du village, le matin du tirage au sort. Surtout, les femmes usent de moyens fort divers pour tenter de prot&#233;ger leurs proches du mauvais sort. Elles font dire des messes, invoquent tel ou tel saint, consultent des diseurs de secrets ; fr&#233;quemment, elles placent, &#224; l'insu du conscrit, un porte-bonheur dans la semelle du soulier, la doublure de l'habit du fils ou de l'amant, avant qu'il se rende en ville participer &#224; d&#233;signation des soldats.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'efficacit&#233; de ces proc&#233;d&#233;s se r&#233;v&#233;lant pour le moins d&#233;cevante, les d&#233;poss&#233;d&#233;s que le sort a d&#233;sign&#233;s sont alors accul&#233;s &#224; se placer hors-la-loi lorsqu'ils n'entendent pas subir le service. Les insoumis sont particuli&#232;rement nombreux dans certaines provinces &#8212; Auvergne, Limousin, Velay, Rouergue, Corse, Oisans, Pyr&#233;n&#233;es &#8212; qui ont en commun d'&#234;tre des r&#233;gions de langue non fran&#231;aise, au relief accident&#233;, d'agriculture pauvre et &#233;loign&#233;es du pouvoir central. L'int&#233;gration nationale de ces r&#233;gions traditionnellement hostiles &#224; l'enr&#244;lement forc&#233; n'est pas encore achev&#233;e : les gendarmes &#233;prouvent bien des difficult&#233;s &#224; faire la chasse aux r&#233;fractaires dans ces pays montagneux et bois&#233;s, d'autant que, comme l'attestent nombre de chansons populaires, ceux qui refusent le service jouissent encore de la solidarit&#233; des populations.&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;Mutilations volontaires &lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Les moyens de contr&#244;le social et de surveillance polici&#232;re se renfor&#231;ant, il est, &#224; l'inverse, devenu de plus en plus difficile aux r&#233;fractaires de se cacher dans les r&#233;gions de plaines et de collines. L'insoumission y c&#232;de donc peu &#224; peu le pas &#224; une opposition non plus ouverte mais d&#233;guis&#233;e sous des raisons d'inaptitude physique ; simulation ou mutilations volontaires, qui constituent, pour ceux qui n'ont point les moyens de payer un rempla&#231;ant, la possibilit&#233; la plus accessible d'&#233;chapper &#224; leur triste sort, se multiplient. C'est particuli&#232;rement le cas dans le Bassin parisien : &lt;q style=&#034;font-style: italic;&#034;&gt;En Brie, dans l'arrondissement de Meaux, entre 1824 et 1859, 10% des conscrits (sont) sanctionn&#233;s pour avoir simul&#233; la claudication, la surdit&#233;, le b&#233;gaiement ou entretenu des caut&#232;res aux jambes par traitement irritant&lt;/q&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Michel Bozon, Les Conscrits, Berger-Levrault, 1981, p. 139&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;. Devant le conseil de r&#233;vision, des appel&#233;s pr&#233;sentent des plaies factices ou des hernies insuffl&#233;es, d'autres se font inoculer la gale ou la teigne, et il faut croire que certaines pratiques aboutissent &#224; leur exemption puisque s'instaurent de v&#233;ritables traditions locales : ici, simulation de l'&#233;pilepsie ou de la surdit&#233;, l&#224;, mutilation des doigts ou perte des dents.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il arrive que des jeunes &lt;q style=&#034;font-style: italic;&#034;&gt;se proclament b&#232;gues, quitte ensuite une fois exempt&#233;s du service, &#224; venir faire un discours aux autorit&#233;s pour pr&#233;senter les revendications de leurs camarades&lt;/q&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Jean-Paul Aron, Paul Dumont, Emmanuel Le Roy Ladurie, Anthropologie du (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;. Mais les autorit&#233;s ainsi abus&#233;es menacent puis sanctionnent les simulateurs, comme d'ailleurs ceux qui se mettent dans l'impossibilit&#233; physique de servir. Pr&#234;ts &#224; tout pour &#233;viter de partir, certains se livrent, pourtant &#224; des actes d&#233;sesp&#233;r&#233;s : &lt;q style=&#034;font-style: italic;&#034;&gt;C'est parfois la m&#232;re du conscrit qui coupe le pouce de son fils sur un billot, plut&#244;t que d'accepter le d&#233;part du jeune homme &#224; la conscription. D'autres conscrits se font arracher ou scier les dents&lt;/q&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;id.&#034; id=&#034;nh3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt; et il n'est pas rare qu'un appel&#233; ait la main enti&#232;re emport&#233;e par la d&#233;charge d'un fusil.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La Constituante a beau avoir aboli la plupart des ch&#226;timents corporels pour les remplacer par des peines privatives de libert&#233;, ceux qui se sont rendus coupables de mutilation volontaire ou d'actes de d&#233;sob&#233;issance sont fr&#233;quemment envoy&#233;s dans des unit&#233;s militaires sp&#233;ciales, des compagnies de discipline, o&#249; ils subissent des s&#233;vices cruels et des brimades inhumaines. Le sort de ceux qui sont condamn&#233;s &#224; &#234;tre envoy&#233;s au bagne n'est pas plus enviable. Les conseils de guerre prononcent souvent des sanctions d'une extr&#234;me rigueur &#224; l'encontre des appel&#233;s qui ont tent&#233; de se d&#233;rober &#224; l'obligation, fournissant de la sorte une abondante main-d'&#339;uvre aux bagnes militaires de Lorient et de Belle-Isle. Employ&#233;s en ateliers ou lou&#233;s, l'&#233;t&#233;, pour la moisson, ce sont aussi les victimes des conseils de guerre qui creusent, dix ans durant, le canal de Nantes &#224; Brest. V&#234;tus d'un uniforme gris, astreints au port de la barbe et de la moustache &#8212; cens&#233; curieusement les &#171; pr&#233;server &#187; de liaisons homosexuelles &#8212;, fr&#233;quemment encha&#238;n&#233;s deux &#224; deux, les bagnards tra&#238;nent au pied un boulet ne pesant pas moins de trois kilos. Ils r&#233;alisent des t&#226;ches &#233;puisantes, sont sans cesse humili&#233;s, battus sous le moindre pr&#233;texte, et certains d'entre eux meurent de mauvais traitements : triste sort, &#224; l'&#233;vidence, que celui de ces jeunes coupables de ne pas avoir accept&#233; de se soumettre aux autorit&#233;s militaires.&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;Un imp&#244;t sur la mis&#232;re &lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;De la Restauration &#224; la fin du Second Empire, le service militaire est certes pr&#233;tendu obligatoire mais l'&#233;galit&#233; apparente de tous devant le sort masque en fait une profonde in&#233;galit&#233; sociale. Les inscrits maritimes, &#233;l&#232;ves des grandes &#233;coles, s&#233;minaristes et candidats &#224; l'enseignement sont, tout d'abord, dispens&#233;s de se pr&#233;senter au tirage au sort. Les fils de familles influentes b&#233;n&#233;ficient, ensuite, de pressions diverses visant &#224; les soustraire &#224; l'obligation, les notables locaux, qui participent aux conseils de r&#233;vision, intervenant fr&#233;quemment en leur faveur. Enfin, et surtout, le remplacement permet aux fils de la bourgeoisie et de la riche paysannerie qui ont &#233;t&#233; d&#233;sign&#233;s par le sort puis reconnus aptes d'&#233;chapper l&#233;galement au service, s'ils le souhaitent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le prix &#224; payer au rempla&#231;ant &#8212; qui varie en fonction de l'offre et de la demande, et augmente avec les risques de guerre &#8212; repr&#233;sentant l'&#233;quivalent de plusieurs ann&#233;es de salaire d'un journalier agricole, le remplacement est, &#224; l'&#233;vidence, inaccessible &#224; la plupart des jeunes et constitue un v&#233;ritable privil&#232;ge de classe. Quelquefois, un certain nombre d'appel&#233;s forment, avant le tirage au sort, une cagnotte qui est ensuite partag&#233;e entre les plus malchanceux d'entre eux. Mais, le plus souvent, les jeunes gens ais&#233;s mais non point tr&#232;s fortun&#233;s trouvent avantageux de souscrire une assurance jouant en cas de malchance. Des &#171; maisons d'assurance &#187; contre le mauvais sort existent en effet dans plusieurs grandes villes et, bient&#244;t, la transaction ne s'effectue plus d'individu &#224; individu, mais donne lieu &#224; un singulier commerce : des interm&#233;diaires, puis des entreprises sp&#233;cialis&#233;es se chargent de trouver, pour un prix convenu, les rempla&#231;ants d&#233;sir&#233;s. Les grands centres urbains et les r&#233;gions o&#249; la paysannerie est riche demandant beaucoup de rempla&#231;ants, il devient d&#232;s lors n&#233;cessaire de les faire venir, en partie, d'autres r&#233;gions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'Alsace, la Lorraine et la Franche-Comt&#233;, qui sont proches des fronti&#232;res et o&#249; abondent les villes de garnison, sont de longue date accoutum&#233;es &#224; c&#244;toyer les arm&#233;es au point que le mod&#232;le militaire y est pr&#233;gnant. Aussi l'Est, o&#249; il n'est pas rare que la condition militaire soit pr&#233;f&#233;r&#233;e &#224; bien d'autres m&#233;tiers, fournit-il nombre de soldats. Les volontaires proviennent &#233;galement de r&#233;gions pauvres d'&#233;migration traditionnelle. Car le volontariat de ceux qui se font ainsi payer pour accomplir le service &#224; la place des plus riches est souvent fort relatif : ces hommes n'ont fr&#233;quemment ni m&#233;tier, ni argent, ils touchent une prime substantielle et sont, &#224; l'arm&#233;e, au moins assur&#233;s de manger &#224; leur faim. C'est la solde qui d&#233;cide ces soldats, la mis&#232;re qui les pousse au remplacement.&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;Remplacement et exon&#233;ration &lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Injuste, in&#233;galitaire, la pratique du remplacement est consid&#233;r&#233;e comme fonci&#232;rement immorale par nombre d'hommes politiques. C'est notamment le cas de Louis-Napol&#233;on Bonaparte qui, en 1843, d&#233;nonce &lt;q style=&#034;font-style: italic;&#034;&gt;ce trafic qu'on peut appeler traite des Blancs et qui se r&#233;sume par ces mots : acheter un homme quand on est riche, pour se dispenser du service militaire, et envoyer un homme du peuple se faire tuer &#224; sa place&lt;/q&gt;. Fid&#232;le &#224; son id&#233;e, celui qui, une fois apr&#232;s s'&#234;tre empar&#233; du pouvoir, devient l'empereur Napol&#233;on III, supprime le remplacement &#8212; sauf s'il est pratiqu&#233; entre parents &#8212;, le 26 avril 1855. Les riches n'en peuvent pas moins &#233;chapper &#224; l'obligation, l'exon&#233;ration se substituant au syst&#232;me de remplacement : il suffit d&#233;sormais &#224; ceux qui ont &#233;t&#233; d&#233;sign&#233;s par le tirage au sort de verser &#224; l'&#201;tat une somme forfaitaire, correspondant &#224; ce que co&#251;tait auparavant l'achat d'un rempla&#231;ant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En d&#233;finitive, la situation n'a gu&#232;re chang&#233;. Sainte-Beuve le reproche &#224; l'Empereur : &lt;q style=&#034;font-style: italic;&#034;&gt;Croyez-vous qu'avec votre loi vous chassez les marchands du temple ? Non, c'est l'&#201;tat qui se fait marchand, c'est l'&#201;tat qui prend boutique.&lt;/q&gt; Le service militaire demeure, de fait, un v&#233;ritable imp&#244;t sur la mis&#232;re. Les sommes vers&#233;es par les jeunes gens fortun&#233;s alimentent une &#171; caisse de dotation de l'arm&#233;e &#187; qui sert &#224; payer une pension aux anciens militaires et, surtout, &#224; offrir des primes de rengagement aux soldats. Le remplacement n'apportait trop souvent que des &#233;l&#233;ments m&#233;diocres et c'est d&#233;sormais l'&#201;tat qui choisit lui-m&#234;me les rempla&#231;ants. L'ouvrier citadin est fr&#233;quemment de faible constitution, us&#233; par la duret&#233; de ses conditions de travail ; surtout, il est indispensable au d&#233;veloppement du capitalisme industriel, aussi le gouvernement recrute-t-il essentiellement des paysans, leur vigueur en faisant de robustes soldats.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enr&#244;l&#233;s une premi&#232;re fois pour sept ans, les hommes qui se portent volontaires, comme les appel&#233;s qui n'ont point d'argent, deviennent, au fond, de v&#233;ritables professionnels du m&#233;tier des armes. Certes, le recrutement de l'arm&#233;e demeure fond&#233; sur l'enr&#244;lement des appel&#233;s ; les troupes n'en sont pas moins essentiellement compos&#233;es de pauvres gens issus des milieux ruraux. Relativement peu nombreuse, l'arm&#233;e m&#232;ne alors des guerres coloniales (Alg&#233;rie), est utilis&#233;e dans les conflits indirects que se livrent les grandes puissances (guerre du Mexique, exp&#233;dition de Crim&#233;e) ; surtout, elle intervient de plus en plus souvent pour r&#233;primer les populations urbaines ouvri&#232;res.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'utilisation fr&#233;quente de l'arm&#233;e comme force pr&#233;torienne, l'&#233;mergence du mouvement ouvrier qui voit ses manifestations noy&#233;es dans des bains de sang, donnent peu &#224; peu naissance, &#224; partir du Second Empire, &#224; des critiques hostiles &#224; l'arm&#233;e, des critiques que l'on peut d&#233;sormais qualifier d'antimilitaristes. Autrefois, le fait militaire se confondait souvent avec le fait guerrier et, si la haine de la guerre comme la crainte des soldats &#233;taient fort r&#233;pandues, si la r&#233;sistance au recrutement forc&#233; avait de profondes racines populaires, la critique de l'institution militaire n'&#233;tait encore que rudimentaire. Au pacifisme va progressivement succ&#233;der une remise en cause de l'arm&#233;e en tant que telle, la jonction s'op&#233;rant peu &#224; peu entre la critique des fonctions de l'arm&#233;e et celle portant sur la nature et les conditions d'ex&#233;cution du service. D&#232;s lors, c'est dans les faubourgs ouvriers que vont se trouver la majorit&#233; des insoumis et d&#233;serteurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Pour en savoir plus Outre les deux ouvrages essentiels cit&#233;s en notes, on peut consulter avec profit : &lt;/strong&gt; &lt;br /&gt;&#8212; Bernard Shnapper, &lt;i&gt;Le Remplacement militaire en France&lt;/i&gt;, SEVPEN, 1968 ; &lt;br /&gt;&#8212; Raoul Girardet, &lt;i&gt;La Soci&#233;t&#233; militaire dans la France contemporaine&lt;/i&gt;, Plon, 1953.&lt;/p&gt;
&lt;table class=&#034;table spip&#034;&gt;
&lt;tbody&gt;
&lt;tr class='row_odd odd'&gt;
&lt;td&gt;Michel Auvray est l'auteur du livre &lt;i&gt;Objecteurs, insoumis, d&#233;serteurs, histoire des r&#233;fractaires en France&lt;/i&gt; paru en 1983.&lt;/td&gt;&lt;/tr&gt;
&lt;/tbody&gt;
&lt;/table&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Michel Bozon, &lt;i&gt;Les Conscrits&lt;/i&gt;, Berger-Levrault, 1981, p. 139&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Jean-Paul Aron, Paul Dumont, Emmanuel Le Roy Ladurie, &lt;i&gt;Anthropologie du conscrit fran&#231;ais (1819-1826)&lt;/i&gt;, Mouton, 1972, p. 26.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;id.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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